La joie : ce qu'en disent les Pères de l'Eglise
(et quelques auteurs chrétiens ultérieurs)

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Chapitre 9e

La joie parfaite

Introduction

Il apparaît souvent à la réflexion que ce que nous vivons en ce monde nous détourne de la joie. C’est un point sur lequel insiste Lytta Basset (La joie imprenable, Albin Michel, 2004), qui va, d’abord à travers une analyse psychologique, puis en évoquant la parabole du Fils prodigue pour développer ce qu’elle veut ainsi signifier :

"Grande est […] la capacité humaine à étouffer les sentiments, y compris celui de la joie. C’est à peine si l’on en prend conscience, tant est ancienne, parfois, l’habitude de chasser un tel sentiment – hôte indécent ! Pourquoi un interdit sur ce qui pourrait ressembler à de la joie ? A cause des liens de jadis : un père, une mère, un tout proche allait mal, on ne pouvait pas se permettre… Et le réflexe a survécu : la souffrance d’autrui est encore vécue comme un interdit de goûter à la joie de vivre. Le conditionnement a pris de l’ampleur avec les années : comment être heureux quand le monde va si mal ?" (La joie imprenable, Albin Michel, 2004, p. 11).

C’est la découverte de l’Amour sans conditions de Jésus qui a bouleversé Jean "au point qu’il y a découvert la source d’une joie imprenable", explique L. Basset. Certes, nous ne pouvons voir Dieu. Mais nous oublions souvent que nous le voyons en l’autre : "dans la mesure où vous l‘avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l‘avez fait." (Mt 25, 40). C’est pourquoi, la joie parfaite est une réalité de ce monde : cf. Jean 15, 11 : "Je vous dis cela pour que ma joie soit en vous et que votre joie soit parfaite". La joie parfaite n’est pas seulement promesse pour la vie éternelle, où en revanche nous connaîtrons la "béatitude" dans la contemplation brûlante et le désir toujours renouvelé de Dieu – surtout si nous avons pu découvrir déjà la joie parfaite à laquelle nous sommes appelés sur cette terre. La joie parfaite ne doit pas être écartée comme impossible ; nous avons bien souligné que si la souffrance tient à notre condition d’homme et ne peut être évitée, si elle tient au temps et à la corruptibilité de notre nature, la joie, elle, n’est pas incompatible avec la souffrance. La joie parfaite se découvre même de fait à travers la souffrance : elle s’atteint à travers un chemin, un vrai chemin d’homme et de femme, marqué par la souffrance ; elle n’est sûrement pas une sorte de béatitude ignorante qui préexisterait à toute expérience vitale ; elle est grâce donnée à celui qui cherche son Seigneur et qui le trouve déjà sur cette terre à travers l’autre… ("Et moi, je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin des temps.", Mt 28, 20).

"Telle est l’expérience humaine : plus grande est la béance creusée par la douleur qui nous sépare des autres, plus brûlantes seront la soif de joie et l’attente d’une "joie parfaite", d’une plénitude de vie, c’est-à-dire de l’intégration de tout ce qui constitue notre existence. Or, si les autres constituent aussi notre existence malgré l’inconfort, le déplaisir ou la blessure dont ils peuvent toujours à nouveau être les auteurs, c’est parce qu’il nous a fallu les autres pour sortir de l’abîme nous ne pouvons désormais plus nous passer de leur existence, de notre relation à eux. On peut donc déjà avance l’idée que "laisser aller" le mal subi, "pardonner", se libérer/être libéré des offenses ne signifie pas encore boire à la source du pardon originel : en effet, cette source, qui se tient bien en deçà de toute faute, se nomme joie d’exister en relation avec l’autre. Le pardon n’est pas une fin en soi. Il me libère pour que je puisse accéder enfin au Sens ultime de mon existence : être "trouvé-e" vivant-e par et dans ma relation à l’AUTRE. En ce sens, on peut dire que le baromètre de notre joie est le statut de l’AUTRE dans notre vie : Dis-moi ce que représente l’AUTRE dans ta vie et je te dirai quelle est ta joie." (Lytta Basset, op. cit., p. 40).

1°) La mise à distance de la joie dans notre vie ?

Certes, il est difficile de toujours s’entendre car chacun utilise un peu à sa façon les termes "plaisir", "joie", "bonheur", "béatitude"… De fait en réfléchissant à la joie, nous ne pouvons manquer d’en proposer progressivement une définition. Nous avons déjà montré

Pourquoi souvent récusons-nous la possibilité de la vraie joie, de la joie parfaite dans notre vie ? La première expérience pour l’homme (surtout l’homme contemporain ?) est bien de constater la distance qu’il y a entre une "joie parfaite" qu’il accorde souvent à l’imagination (surtout à notre époque, on parle vite d’"utopie du bonheur" !) et la souffrance quotidienne qui emplit toutes les vies d’hommes. Ce "rêve" d’une joie parfaite, cette aspiration constante de l’homme au bonheur (cf. Augustin (1)) qui d’ailleurs permet au croyant d’affirmer que nous sommes faits pour le bonheur, est indéniable, mais sa satisfaction est remise à une autre vie, car les expériences de souffrance dans notre monde, ainsi que les réactions de "honte" devant la joie vitale qui peut parfois nous habiter (cf. les explications de L. Basset), contribuent à nous faire remettre à plus tard "la vraie joie".

Ce que nous dit une philosophe (Agata Zielinski) dans un numéro récent de la revue Christus intitulé "Le prix de la joie. Au delà du plaisir", n° 201, janvier 2004 :

"Nous ne l’imaginons guère [le bonheur] que parfait, donc non soumis au changement, ni aux variations climatiques de nos humeurs ou des événements, échappant aux alternances du plus ou moins : inaltérable et constant. De là notre déception, et l’aspiration sans fin qui en découle : car nous ne sommes pas sans changements, ni notre sentiment d’être heureux permanent. Nous espérons être heureux, ou nous craignons de ne l’être plus : c’est dire qu’alors nous ne le sommes pas, " et nous disposant toujours à être heureux, il est inévitable que nous ne le soyons jamais" [Pascal, Pensées, 47] ("Aujourd’hui, la joie", p. 9).

Elle continue en montrant que nous voudrions disposer du bonheur, mais que c’est une utopie :

"Or vouloir "fabriquer" son bonheur comme on monte un meuble suédois d’après son mode d’emploi ou comme on cuisine un fondant au chocolat (avec sa crème anglaise et quelques feuilles de menthe de préférence, parce que même si le plaisir ne fait pas le bonheur, comme un hirondelle ne fait pas le printemps, il contribue à nous mettre de bonne humeur !), c’est faire du bonheur un objet, quelque chose que nous aurions sous la main, dont nous pourrions disposer à notre guise. Alors que notre problème, c’est justement que nous ne pouvons pas "disposer" du bonheur, ni le détenir une fois pour toutes…" (ibid., p. 9)

De fait, le vrai bonheur ne peut qu’être donné : ce qui fait le bonheur c’est qu’il est surprise (comme Dieu : le tout-Autre, le tout-Nouveau), qu’il vient d’un Autre, qu’il nous envahit alors que nous ne l’attendons pas.

"La joie est signe d’une adéquation profonde entre ce que je suis et ce qui arrive, elle accompagne le passage du désir à la réalité. Mais elle surgit d’une façon telle que mon désir est débordé plus que comblé : je reçois au-delà de toute attente, au-delà de la mesure de mon attente. Ou encore, je reçois ce à quoi je ne m’attendais pas, et qui se révèle être en adéquation parfaite avec ce que je n’osais formuler de mon désir : là aussi est la surprise de la joie. La joie survient quand notre désir de vivre rencontre la réalité et que celle-ci le confirme en l’élargissant ; ainsi Zachée qui désire voir Jésus, et le voir seulement, voici que lui est donnée la rencontre : au-delà de toute attente, c’est chez lui que s’invite Jésus… "La joie est ainsi l’expérience à la fois d’une adéquation et d’une surabondance : adéquation entre mon désir et ce qui est donné, surabondance qui fait que le désir n’est pas épuisé mais mis en mouvement." (ibid. p. 12).

Saint Maxime le confesseur (v. 580-622) exposait déjà tout cela dans une synthèse saisissante :

"Le but de la foi, c’est la vraie révélation de son objet. Et la vraie révélation de l’objet de la foi, c’est la communion indicible avec lui. Et cette communion est le retour des croyant à leur principe comme à leur fin, et donc le rassasiement du désir. Et le rassasiement du désir, c’est la stabilité éternellement en mouvement des désirants autour de l’objet désiré, et donc l’éternelle jouissance sans séparation, la participation aux choses divines. Et cette participation aux choses divines est la similitude du participé et des participants. Et cette similitude, c’est, selon l’énergie, l’identité des participants avec le participé ; cette identité, c’est la déification." (Maxime le Confesseur, Questions à Thalassius, 59, PG XC, 202, cité in Verlingue, p. 183)

On voit comment Maxime le Confesseur réconcilie mouvement et repos : il parle bien de "la stabilité éternellement en mouvement des désirants autour de l’objet désiré". La joie parfaite ne peut-être atteinte pour l’homme que dans la "déification" ! Est-ce à dire une fois encore qu’elle n’est pas possible maintenant ?

[De fait si la joie est parfaite ce n’est pas parce que nous l’avons réussie ! elle est parfaite car elle est de Dieu, elle vient de Dieu et tout ce qui est de Dieu est parfait. Le Christ nous l'a donnée, pour maintenant et non pas pour plus tard (cf. Jn 15, 11 déjà cité).]

2°) Joie et rencontre de Dieu

Il faut dire ici un mot de l’expérience mystique : certes St Jean de la Croix évoque de façon très parlante (cf. début de la Vive flamme d’amour), ce qui nous sépare (et c’est douloureux) de la joie totale en Dieu : comme une mince toile que l’on voudrait voir disparaître pour l’union totale en Dieu – c’est ce qui fait que le mystique aspire à la mort pour passer dans la vie éternelle (cf. St Jean-de-la-Croix, Elisabeth de la Trinité…).

Mais la plupart des grands spirituels disent aussi cette expérience immense de la joie dès cett terre de celui qui a choisi l’Amour.

Rappelons nous d’abord certains passages-clefs du Nouveau Testament : par exemple la lettre de Jacques (qui parle de la "joie complète") : Jc 1, 2-4. :

"Mes frères, regardez comme un sujet de joie complète les diverses épreuve auxquelles vous pouvez être exposés, sachant que l'épreuve de votre foi produit la patience. Mais il faut que la patience accomplisse parfaitement son oeuvre, afin que vous soyez parfaits et accomplis, sans faillir en rien."

Jésus évoque la "joie parfaite" dans le Sermon après la Cène, Jean 15, 11 :

"Je vous dis cela pour que ma joie soit en vous et que votre joie soit parfaite."

Ou encore un peu plus loin :

"Jusqu’à présent vous n’avez rien demandé en mon nom ; demandez et vous recevrez, et votre joie sera parfaite." (Jn 16, 24)

Et Jean dans sa deuxième lettre reprendra ce thème de la joie parfaite (2 Jean 1, 12 ):

"Ayant beaucoup de choses à vous écrire, j’ai préféré ne pas le faire avec du papier et de l’encre. Mais j’espère vous rejoindre et vous parler de vive voix, afin que notre joie soit parfaite."

…preuve qu’il a retenu cette expression comme essentielle dans la bonne nouvelle de Jésus, venu pour donner la joie parfaite à tous ceux qui sont proches, à tous ceux qui sont loin…

Le chemin du "mystique", terme très mal compris à notre époque (2), et qui évoque des formes d’exaltation qui font un peu peur (celles du XVIe siècle, mais rappelons-nous que toute la littérature amoureuse de cette époque est marquée par cette exaltation et passion), est pourtant un chemin qui est offert à tous les croyants (pas réservé à une classe particulière d’hommes et de femmes !) : toute découverte véritable de Dieu ne peut se faire que dans la contemplation. Certes, chemins difficiles et exigeants (cf. le très bel ouvrage de Verlingue : Initiation à la lectio divina, Parole et Silence, 2002, où l’auteur nous entraîne de "la lecture attentive" de l’Ecriture à la "contemplation unitive" par "la méditation priante" et "l’oraison adorante".). Il n’y a de joie parfaite que dans la contemplation du mystère de Dieu. Mais cette contemplation prend des formes différentes, en fonction de l’âge, en fonction du moment de la vie, selon chaque personne et son histoire personnelle. C’est ainsi que nous avons, à travers les auteurs spirituel de nombreuses manifestations, toujours diverses, de cette joie parfaite.

La joie parfaite est dépeinte par St François dans les Fioretti, cf. cité in Carlo M. Martini et Raniero Cantalamessa : La joie parfaite fruit de la croix (Editions Saint-Augustin, 2002, pp. 96-98) :

Comment saint François,
cheminant avec frère Léon,
lui exposa ce qu'est la joie parfaite

(des Fioretti de saint François)

Comme saint François allait une fois de Pérouse à Sainte-Marie des Anges avec frère Léon, au temps d'hiver, et que le froid très vif le faisait beaucoup souffrir, il appela frère Léon qui marchait un peu en avant, et parla ainsi : « O frère Léon, alors même que les frères Mineurs donneraient en tout pays un grand exemple de sainteté et de bonne édi¬fication, néanmoins écris et note avec soin que là n'est pas la joie parfaite.» Et saint François, allant plus loin, l'appela une deuxième fois : « 0 frère Léon, quand même le frère Mineur ferait les aveugles voir, redresserait les contrefaits, chasserait les démons, rendrait l'ouïe aux sourds, le marcher aux boiteux, la parole aux muets, et, ce qui est plus grand miracle, ressusciterait des morts de quatre jours, écris qu'en cela n'est point la joie parfaite. » Marchant encore un peu, saint François s'écria d'une voix forte : « O frère Léon, si le frère Mineur savait toutes les langues et toutes les sciences et toutes les Ecritures, en sorte qu'il saurait prophétiser et révéler non seulement les choses futures, mais même les secrets des consciences et des âmes, écris qu'en cela n'est point la joie parfaite. » Allant un peu plus loin, saint François appela encore d'une voix forte : « O frère Léon, petite brebis de Dieu, quand même le frère Mineur parlerait la langue des Anges et saurait le cours des astres et les vertus des herbes, et que lui seraient révélés tous les trésors de la terre, et qu'il connaîtrait les vertus des oiseaux et de poissons, de tous les animaux et des hommes, des arbres et des pierres, des racines et des eaux, écris qu'en cela n'est point la joie parfaite. » Et faisant encore un peu de chemin, saint François appela d’une voix forte : « O frère Léon, quand même le frère Mineur saurait si bien prêcher qu'il convertirait tous les fidèles à la foi du Christ, écris que là n'est point la joie parfaite. »

Et comme de tels propos avaient bien duré pendant deux milles, frère Léon, fort étonné, l’interrogea et dit : « Frère, je te prie, de la part de Dieu, de me dire où est la joie parfaite.» Et saint François lui répondit : « Quand nous arriverons à Sainte-Marie des Anges, ainsi trempés par la pluie et glacés par le froid, souillés de boue et tourmentés par la faim, et que nous frapperons à la porte du couvent, et que le portier viendra en colère et dira : « Qui êtes-vous ? » et que nous lui répondrons: « Nous sommes deux de vos frères », et qu'il dira : « Vous ne dites pas vrai, vous êtes même deux ribauds qui allez trompant le monde et volant les aumônes des pauvres ; allez-vous-en » ; et quand il ne nous ouvrira pas et qu'il nous fera rester dehors dans la neige et dans la pluie, avec le froid et la faim, jusqu’à la nuit, alors si nous supportons avec patience, sans trouble et sans murmurer contre lui, tant d'injures et tant de cruauté et tant de rebuffades, et si nous pensons avec humilité et charité que ce portier nous connaît véritablement, et que Dieu le fait parler contre nous, ô frère Léon, écris que là est la joie parfaite. Et si nous persistons à frapper, et qu’il sorte en colère, et qu'il nous chasse comme des vauriens importuns, avec force vilenies et soufflets, en disant : « Allez-vous-en d'ici, misérables petits voleurs, allez à l’hôpital car ici vous ne mangerez ni ne logerez », si nous supportons tout cela avec patience, avec allégresse, dans un bon esprit de charité, ô frère Léon, écris que là est la joie parfaite. Et si nous, contraints pourtant par la faim, et par le froid, et par la nuit, nous frappons encore et appelons et supplions pour l'amour de Dieu, avec de grands gémissements, de nous ouvrir et de nous faire cependant entrer, et qu'il dise, plus irrité encore : « Ceux-ci sont des vauriens importuns, et je vais les payer comme ils le méritent », et qu'il sorte avec un bâton noueux, et qu'il nous saisisse par le capuchon, et nous jette à terre, et nous roule dans la neige, et nous frappe de tous les noeuds de ce bâton, si tout cela nous le supportons patiemment et avec allégresse, en pensant aux souffrances du Christ béni, que nous devons supporter pour son amour, ô frère Léon, écris qu'en cela est la joie parfaite. Et enfin, écoute la conclusion, frère Léon : au-dessus de toutes les grâces et dons de l'Esprit Saint que le Christ accorde à ses amis, il y a celui de se vaincre soi¬-même, et de supporter volontiers pour l'amour du Christ les peines, les injures, les opprobres et les incommodités; car de tous les autres dons de Dieu nous ne pouvons nous glorifier, puisqu'ils ne viennent pas de nous, mais de Dieu, selon que dit l'Apôtre : « Qu'as-tu que tu ne l'aies reçu de Dieu ? Et si tu l'as reçu de lui, pourquoi t'en glorifies-tu comme si tu l'avais de toi-même ? » (1 Co 4, 7). Mais dans la croix de la tribulation et de l'affliction, nous pouvons nous glorifier parce que cela est à nous, c'est pourquoi l'Apôtre dit : « Je ne veux point me glorifier si ce n'est dans la croix de Notre Seigneur Jésus Christ » (Ga 6, 14).

A qui soit toujours honneur et gloire dans les siècles des siècles. Amen. (3)

Le modèle de toute joie, c'est l’union avec le Père, l’union en Dieu, la sainteté véritable, ou la déification" de l’homme, comme on veut l’appeler. C'est pourquoi le Christ, vivant en communion totale avec le Père pouvait à la fois dire qu'il nous donnait sa joie (pour que notre joie soit parfaite) (Jn 15, 11) et répondre à Philippe (Jn 14, 9) : "Voilà si longtemps que je suis avec vous, et tu ne me connais pas, Philippe ? Qui m'a vu a vu le Père. Comment peux-tu dire "Montre-nous le Père !"?".

Nous pourrions ainsi, au terme de ces années, relire bien des Pères et comprendre ainsi plus profondément, plus avant, des textes même déjà connus. Tous, d’une façon ou d’une autre, disent que nous sommes appelés, dès maintenant, dans notre vie terrestre, qui plus est de baptisé (croyons-nous à notre baptême et à ce qu’il signifie ?) à cette union avec Dieu, marqués pour elle depuis notre baptême, engagés dans cette voie définitivement : c’est pour cela que le Christ s’est incarné, pour que nous ayons la vie en nous, pour que nous soyons "Fils de Dieu", pour que le Père et le Christ viennent en nous et y fassent leur demeure, pour que notre joie soit parfaite !

Guerric d’Igny, dans son "IVe Sermon pour la Nativité", à propos de la plénitude des temps, explique ce qu’est le "Royaume de Dieu", déjà sur cette terre (IV, 1, Sources Chrétiennes, p. 207) :

"Le royaume de Dieu n’est en effet rien d’autre que la justice et la paix, avec la joie dans l’Esprit-Saint qui en résulte. Même pour les temps que nous vivons, un tel état de choses est considéré comme le meilleur et le plus beau : d’une part, la justice règle les mœurs ; de l’autre, l’abondance, unie à la paix, procure une vie tranquille et joyeuse. Enfin, la terre est emplie de la miséricorde du Seigneur, le Seigneur a couronné l’année de ses bienfaits et ses champs regorgent de toute grâce spirituelle : qui peut nier, à moins d’être un ingrat, que ce ne soit la plénitude du temps ?"

Après avoir marqué comment Dieu affecte tous nos sens (Confessions, I, IV, 4) :

"Tu as appelé, tu as crié et tu as brisé ma surdité ;
tu as brillé, tu as resplendi et tu as dissipé ma cécité ;
tu as embaumé, j'ai respiré et haletant j'aspire à toi ;
j'ai goûté, et j'ai faim et j'ai soif ;
tu m'as touché et je me suis enflammé pour ta paix."

Augustin souligne à maintes reprises que la béatitude sera la vue de Dieu, mais il s’interroge tou particulièrement sur la vision : Thomas après avoir douté à vu, mais le Christ a dit de nous "Heureux ceux qui croiront sans avoir vu" ! On peut donc se demander s’il faut voir pour connaître la joie parfaite ?

"Et nous en sommes les témoins, dit-il ; et nous vous annonçons la Vie éternelle, qui était auprès du Père et qui a été manifestée en nous, c’est-à-dire qui a ét manifestée parmi nous, ou, pour parler plus clairement, qui nous a été manifestée. Cela donc que nous avons vu et entendu, nous vous l’annonçons. […] Eux, ils ont vu le Seigneur lui-même présent dans la chair, ils ont entendu de la bouche du Seigneur ses paroles et ils nous les ont annoncées. Et nous, sans doute avons-nous entendu, mais nous n’avons pas vu. Sommes-nous donc moins heureux que ceux qui ont vu et entendu ? Pourquoi alors ajouter : afin que, vous aussi, vous soyez en communion avec nous ? Eux ont vu ; nous, nou n’avons pas vu, et cependant nous sommes en communion avec eux, parce que nous avons la même foi. Il y eut en effet un disciple qui, même en voyant, ne crut pas, voulut toucher pour croire, et dit : "Je ne croirai pas, que je n’aie mis mes doigts à la place des clous et que je n’aie touché ses cicatrices." Et à cette occasion il se laissa toucher par les mains des hommes celui qui toujours se laisse voir aux regards des Anges. Et ce disciple le toucha et s’écria : "Mon Seigneur et mon Dieu." Parce qu’il a touché l’homme, il a confessé le Dieu. Et pour nous consoler, nous qui ne pouvons toucher de nos mains celui qui désormais siège au ciel, mais qui pouvons l’atteindre par la foi, le Seigneur dit à ce disciple : "Parce que tu as vu, tu as cru ; bienheureux ceux qui ne voient pas et qui croient." C’est nous dont il parle, c’est nous qu’il désigne. Que s’accomplisse donc en nous cette béatitude que le Seigneur a promise ! Tenons fermement ce que nous ne voyons pas : car ceux qui ont vu nous l’annoncent. "Afin que vous aussi, dit Jean, vous soyez en communion avec nous. » Est-ce donc un si grand prodige d’être en communion avec des hommes ? Garde-toi de prendre la chose à la légère ; vois ce qu’il ajoute : Et que notre communion soit avec Dieu le Père et son Fils Jésus-Christ. Et ceci, nous vous l’écrivons afin que votre joie soit pleine. Cette joie pleine, il la met dans la communion même dans la charité même, dans l’unité même." (Commentaire sur la 1ère Ep. de Jean, I, 3, pp. 117-119).

[par l’expression "joie pleine" est traduite ce qui ailleurs est traduit par "joie complète" ou "joie parfaite" : "plenum gaudium"]

En allant dans le même sens, Guerric d’Igny insiste : ce n’est pas seulement la vue que Dieu vient combler, mais tous nos sens pour nous qui sommes des êtres de chair :

"On peut constater d’ailleurs en d’autres passages que le Verbe de Dieu s’est fait pour nous non seulement visible et palpable, mais encore perceptible au goût et à l’odorat. [Ps 33, 9, Cant. 4, 11]. C’est ainsi par toutes les portes des sens qu’il s’est frayé un accès jusqu’à notre âme : de même que la mort avait pénétré par les sens, la vie à son tour revenait à travers eux. Si donc le Verbe s’est fait chair, c’est pour nous, qui tout entiers sommes chair, que cela s’est fait : pour que nous, qui auparavant ne pouvions qu’entendre le Verbe de Dieu, nous puissions le voir maintenant fait chair, le goûter, et faire appel à tous nos sens pour confirmer le témoignage de l’ouïe. De la sorte, c’est d’un commun accord et d’une seule voix que tous nos sens peuvent proclamer : "Ce que nous avons entendu, nous l’avons vu." [Ps 47, 9].

Cependant, il est accordé aujourd’hui à la vue incomparablement plus qu’il ne l’avait jamais été à l’ouïe ; à présent se laisse voir la Parole qui est Dieu, tandis qu’auparavant c’était beaucoup d’entendre quelque parole qui fût de Dieu. Sans doute, j’ai parfois remarqué, hélas ! mes frères, qu’on éprouvait de l’ennui à écouter la parole qui est de Dieu ; mais la Parole qui est Dieu, pourrait-on la voir sans éprouver de la joie Je serai le premier à me condamner : lorsque le Verbe qui est Dieu s’offre à mes regards aujourd’hui en ma propre nature, s’il ne me réjouit pas, je suis un impie ; s’il ne m’édifie pas, je suis un réprouvé !.
(Ve Sermon pour la Nativité, 1, p. 225)

On oublie trop souvent que la présence de Dieu, comme la joie parfaite (et c’est la même chose), viennent à leur heure car elles se reçoivent de Dieu. Mais il nous faut préparer notre cœur… La joie parfaite ou joie véritable est une grâce de Dieu. Joie que nous devons demander, que nous devons attendre pour être comblés. Joie que nous a donné le Christ au temps venu : c’est la grâce de Dieu qui rend ce temps si heureux :

"Puisqu’il est ainsi manifeste à tant de points de vue que la bienheureuse plénitude du temps est venue, Salomon a raison de faire taire les plaintes des insensés en disant : "N’allez pas dire : comment se fait-il, croyez-vous, que les temps anciens aient été meilleurs que ceux d’aujourd’hui ? C’est là une question stupide." Il est évident, en effet, que c’est la grâce de Dieu qui a rendu ces temps si heureux pour les hommes, et que c’est l’ingratitude des hommes qui les a rendus si misérables pour eux. Oh ! le temps bienvenu que celui qui débuta par ce jour où, en naissant, le Créateur éternel du temps fit débuter pour les mortels l’éternité ! Oui vraiment, jour de salut que ce jour-là, ce jour où, en naissant le salut du monde se servit lui-même aux malades en breuvage de salut. Ah ! mes frères, c’est de ce jour-là, si je ne me trompe que parlait le Sage à son fils : "Ne te laisse pas frustrer du jour qui est bon", puis, lui expliquant ce qu’il faut entendre par "ne pas se laisser frustrer" : "Que ne t’échappe aucune parcelle du don qui est bon. (Sir. 14, 14) Il parle donc du jour qui est bon, pour dire qu’en ce jour-là a été donné "le don qui est bon", oui, le don excellent, le don parfait, descendant du Père des lumières [Jac 1, 17]. Quel est-il ce don ? Personne ne le sait, que celui qui le reçoit [Ap. 2, 17].
Pour vous, mes frères, vous avez reçu l’Esprit qui procède de Dieu, afin de connaître ainsi les dons qui vous viennent de Dieu. Vous chantez en effet d’un cœur convaincu : "Le Fils nous a été donné." Ce Fils est le pain des fils : il se sert lui-même aujourd’hui à toute la famille de son Père en un bienheureux et solenne festin." (Guerric d’Igny, IVe Sermon sur la Nativité, IV, pp. 217-219).

Comment pourrions-nous être dans la joie si nous n’y croyons pas ? Si nous ne la désirons pas de toute notre force ? Derrière les expressions fortes et paradoxales de St François, ce qui apparaît, c’est que même si l’apparence est contre la joie, la joie peut nous venir, même dans l’épreuve – et peut-être surtout dans l’épreuve où nous ne pouvons plus que nous abandonner pour tout attendre et donc tout recevoir (cf. St François : dans l’humiliation, dans le rejet, dans notre partage des souffrances de la Croix) - elle nous viendra car elle est simplement présence de Dieu dans la vie de l’homme.

C’est ce que souligne St Anselme (1033-1109), né dans le Val d’Aoste, moine au Bec en Normandie, puis archevêque de Cantorbery. Toute sa vie consiste dans une recherche ardente de Dieu. Ce contemplatif sut aussi se battre pour défendre la liberté de l’Eglise.

Fondamentalement pour lui, le bonheur de l’homme est dans la présence de Dieu :

Et toi Seigneur, jusques à quand ? Jusques à quand, Seigneur, nous oublieras-tu ? Combien de temps nous cacheras-tu ton visage ? [Ps 13, 2] Quand nous regarderas-tu et nous exauceras-tu ? Quand éclaireras-tu nos yeux et nous montreras-tu ta face ? Quand reviendras-tu à nous ? Regarde-nous, Seigneur, exauce-nous, éclaire-nous, montre-toi à nous. Rends-nous ta présence, pour notre bonheur, toi dont l’absence et pour nous un tel malheur. Aie pitié de nos laborieux efforts vers toi, nous qui ne pouvons rien sans toi.
Enseigne-moi à te chercher et montre-toi quand je te cherche ; car je ne puis te chercher si tu ne me l’enseignes ni te trouver si tu ne te montres. En mon désir, puissé-je te chercher, et, dans ma recherche, te désirer ; dans mon amour, puissé-je te trouver et, en te trouvant, t’aimer. (Proslogion, 1).

Si partout rayonne la présence de Dieu, nous ne la voyons pas : St Anselme, dans une magnifique prière, supplie : "Fais que je te connaisse, fais que je t’aime pour que ma joie soit en toi." :

"Mon âme, as-tu trouvé ce que tu cherchais ? Tu cherchais Dieu, et tu as trouvé qu’il était supérieur à tous les êtres et tel qu’on ne peut rien penser de meilleur que lui ; qu’il était la vie même, la lumière, la sagesse, la bonté, l’éternelle béatitude et la bienheureuse éternité ; et qu’il l’était toujours et partout. […]
Seigneur mon Dieu, qui m’as créé et racheté, réponds au désir de mon âme, en lui déclarant ce qui diffère en toi de ce qu’elle a vu, afin qu’elle contemple à découvert l’objet de son désir. Elle s’applique à mieux voir et elle ne voit que ténèbres au-delà de ce qu’elle a vu ; ou plutôt elle ne voit pas de ténèbres, car il n’y en a pas en toi, mais elle voit qu’elle ne peut voir davantage, bornée qu’elle est par ses propres ténèbres. […]
Vraiment, Seigneur, elle est inaccessible, la lumière où tu habites. Nul autre que toi, vraiment, ne peut pénétrer en cette lumière, et là te contempler à découvert. C’est pour cela, en vérité, que je ne peux la voir elle est trop éclatante pour ma vue. Et pourtant, tout ce que je vois, c’est grâce à elle que je le distingue comme un œil trop fragile voit, grâce au soleil, tout ce qu’il aperçoit, sans pouvoir cependant regarder le soleil lui-même.
Mon intelligence demeure impuissante devant ta lumière ; elle est trop éclatante. L’œil de mon âme est incapable de la recevoir, et il ne supporte même pas de rester longtemps fixé sur elle. Mon regard est blessé par son éclat, dépassé par son étendue ; il se perd dans son immensité et reste confondu devant sa profondeur.
O lumière souveraine et inaccessible ! O vérité totale et bienheureuse ! Que tu es donc loin de moi, et pourtant je suis si près de toi ! Tu échappes presque entièrement à ma vue, tandis que je suis moi, tout entier sous ton regard.
En tout lieu rayonne la plénitude de ta présence, et je ne te vois pas. C’est en toi que j’agis et que j’ai l’existence, pourtant je ne puis atteindre jusqu’à toi. Tu es en moi, tu es tout alentour de moi, et je ne puis te percevoir.
Je t’en prie, mon Dieu, fais que je te connaisse, fais que je t’aime pour que ma joie soit en toi. Et si je ne le peux pleinement en cette vie, puissé-je du moins y progresser tous les jours, jusqu’à parvenir à la plénitude. Qu’en cette vie ta connaissance croisse en moi, et qu’elle soit achevée au dernier jour ; que grandisse en moi ton amour et qu’il soit parfait dans la vie à venir, pour que ma joie, déjà grande ici-bas en espérance, soit alors achevée dans la réalité.
Seigneur Dieu, par ton Fils tu nous as donné l’ordre, ou mieux, le conseil, de demander ; et tu as promis que nous serions exaucés, afin que notre joie soit parfaite. Je te fais, Seigneur, la prière que tu nous suggères par celui qui est notre Conseiller admirable. Puissé-je recevoir ce que tu as promis par ta Vérité, pour que ma joie soit parfaite. Dieu vrai, je te fais cette prière ; exauce-moi pour que ma joie soit parfaite.(4)
Que désormais ce soit la méditation de mon esprit et la parole de mes lèvres. Que ce soit l’amour de mon cœur et le discours de ma bouche, que ce soit la faim de mon âme, la soif de ma chair et le désir de tout mon être, jusqu’à ce que j’entre dans la joie du Seigneur, Dieu unique en trois Personnes, béni pour les siècles. Amen.
(Proslogion, 14.16.26)

Elisabeth de la Trinité (1880 - 1906), tout près de nous, parle de sa "joie divine" :

"Tout est délicieux au carmel : on trouve le bon Dieu à la lessive comme à l’oraison. Il n’y a que lui partout. On le vit. On le respire.
J’ai trouvé mon ciel sur la terre en ma chère solitude du carmel où je suis seule avec Dieu seul. Je fais tout avec Lui, aussi je vais à tout avec une joie divine. Que je balaye, que je travaille, ou que je sois à l’oraison, je trouve tout bon et délicieux puisque c’est mon Maître que je vois partout." (Vers le double Abime, Resiac, 1986 p. 104).

Ou de ses "joies inconnues" :

"Sur ma croix, je goûte des joies inconnues. Je comprends que la douleur est la révélation de l’Amour et je m’y précipite. C’est ma résidence aimée, c’est là que je trouve la paix et le repos, là que je suis sûre de rencontrer mon Maître et de demeurer avec Lui." (ibid., p. 26).

Elle savoure cette joie parfaite, en désirant passionnément la "béatitude" :

"La Béatitude m’attire de plus en plus : entre mon Maître et moi il n’est plus question que de cela, et toute son occupation est de me préparer à la vie éternelle. (Lettre 306)" (Pensées II : Pour son amour j’ai tout perdu, Foi vivante, CERF, 1990, p. 100).

On connaît la très belle prière d’Elisabeth de la Trinité :

"O mon Dieu,
Trinité que j’adore,
Aidez-moi à m’oublier entièrement
Pour m’établir en vous,
Immobile et paisible
Comme si déjà mon âme
Etait dans l’éternité.
Que rien ne puisse troubler ma paix,
Ni me faire sortir de vous,
O mon Immuable,
Mais que chaque minute
M’emporte plus loin
Dans la profondeur de votre Mystère.

Pacifiez mon âme,
Faites-en votre ciel,
Votre demeure aimée
Et le lieu de votre repos.
Que je ne vous y laisse jamais seul,
Mais que je sois là
Tout entière,
Tout éveillée en ma foi,
Tout adorante,
Toute livrée
A votre Action créatrice.
[…]"

Savons-nous chercher cette joie parfaite au lieu de nous contenter de nous appesantir sur les souffrances – certes bien réelles – mais qui doivent elles aussi être transfigurées ? Cette joie, il faut l’attendre et la demander, comme nous y engageait St Anselme. Rappelons-nous ces paroles de Jésus auxquelles il faisait allusion :

Luc 11, 9 : "Et moi, je vous dis : demandez et l’on vous donnera ; cherchez et vous trouverez ; frappez et l’on vous ouvrira."

Jean 14, 14 : "Si vous me demandez quelque chose en mon nom, je le ferai."

Jean 15, 7 : "Si vous demeurez en moi et que mes paroles demeurent en vous, demandez ce que vous voudrez, et vous l’aurez."

Jean 16, 24 : "Jusqu’à présent vous n’avez rien demandé en mon nom ; demandez et vous recevrez, et votre joie sera parfaite."

Aucune contradiction avec notre propos initial. La joie est dans la sainteté, mais la sainteté est un don de Dieu.

3°) La béatitude

Une joie encore plus parfaite – ce que l’on appelle la béatitude -, nous sera donnée dans le face à face avec Dieu. Cette béatitude reste encore une énigme ; elle nous sera donnée "quand la foi elle-même se changera en connaissance, l’espérance en possession, le désir en jouissance." (Guerric d’Igny, IIe Sermon pour l’Epiphanie, 5).

Pour comprendre ce qu’est l’union avec Dieu St Bernard utilise des images intenses :

"De même qu’une petite goutte d’eau versée dans une grande quantité de vin semble ne plus exister, prenant le goût du vin et sa couleur ; et de même que le fer rougi à blanc est parfaitement semblable à du feu, ayant dépouillé sa forme première et propre ; et de même que l’air traversé par la lumière du soleil revêt l’éclat même de la lumière, au point qu’il semble non seulement illuminé mais lumière même, ainsi faudra-t-il que dans les Saints le sentiment humain se fonde, d’une certaine manière qu’il n’est pas possible de dire, se fonde tout entier dans la volonté de Dieu. Autrement, comment Dieu serait-il "tout en tous" si quelque chose de l’homme restait en l’homme ? Sa substance, certes, restera, mais en une autre forme, une autre gloire, une autre puissance." (Traité de l’Amour de Dieu, X, 28).

La contemplation, l’union en Dieu nous fait déjà goûter cette joie : tous ceux qui en ont fait l’expérience le redisent comme Guigues le Chartreux :

"O Seigneur Jésus ! si elles sont si douces, les larmes qui coulent d’un cœur qui vous désire, que sera donc la joie d’une âme à laquelle vous vous montrerez dans la claire vision éternelle ? S’il est si doux de pleurer en vous désirant, quelles délices de jouir de vous !" (cité in Verlingue, p. 186, Lettre sur la vie contemplative, 8, réf. p. 187)

Conclusion

Ne renonçons pas à la joie parfaite, aussi parfaite du moins que le permettent notre condition précaire, nos limites, notre finitude… Dieu veut tellement notre joie qu’il nous a envoyé son Fils pour nous délivrer de toutes les pesanteurs (Cf. Augustin et la colombe – début des Homélies sur l’Evangile de Jean) et nous montrer déjà la vie éternelle dans sa résurrection.

Alors rappelons-nous que la joie parfaite :


(1) "L'homme, avant de croire au Christ n'est pas en route, il erre. Il cherche sa patrie mais il ne la connaît pas. Que veut dire : il cherche sa patrie ? Il recherche le repos, il cherche le bonheur. Demande à un homme s'il veut être heureux, il te répondra affirmativement sans hésiter. Le bonheur est le but de toutes nos existences.
Mais où est la route, où trouver le bonheur, voilà ce que les hommes ignorent. Ils errent. Errer est déjà une recherche. Mais le Christ nous a remis sur la bonne route : en devenant ses fidèles par la foi, nous ne sommes pas encore parvenus à la patrie, mais nous marchons déjà sur la route qui y mène. L'amour de Dieu, l'amour du prochain sont comme les pas que nous faisons sur cette route." (Sermon Mai, 12, extraits, d'après Hamman : Saint Augustin prie les Psaumes).
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(2) Le terme "mystique" en relation avec le mot mystère pourrait être expliqué comme renvoyant à celui qui pénètre les mystères (ou qui se laisse pénétrer par le mystère ?) : N’oublions pas, comme le dit Bergson, que "quand on reproche au mysticisme de s’exprimer à la manière de la passion amoureuse on oublie que c’est l’amour qui avait commencé par plagier la mystique, qui lui avait emprunté sa ferveur ses élans, ses extases ; en utilisant le langage d’une passion qu’elle avait transfigurée, la mystique n’a fait que reprendre son bien." (Les deux sources de la morale et de la religion, 1932, p. 39)
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(3) Fioretti 1836, pp. 1471-1473 ou Saint François d'Assise. Documents (19812), pp. 1878-1081.
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(4) C'est nous qui soulignons.
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