Petit parcours avec les Pères pour le temps de l'Avent (2016)

Pour ce temps de l'Avent, temps de l'attente, de l'espérance et du désir, avant la célébration de la Nativité du Christ, nous proposons un petit parcours à nos visiteurs qui pourront, deux fois par semaine, le dimanche et le mercredi, trouver une nouvelle méditation en lien avec la liturgie mais aussi avec les Pères de l'Eglise dans leurs commentaires de l'Ecriture.

Dimanche de Noël 2016 : Lumière des Nations [Is 49, 6]

Premier jour de la Création, première œuvre de Dieu : la lumière :

"Au commencement Dieu créa le ciel et la terre. La terre était un chaos, elle était vide, il y avait des ténèbres au-dessus de l’abîme, et le souffle de Dieu tournoyait au-dessus des eaux. Dieu dit : Qu’il y ait de la lumière ! Et il y eut de la lumière. Dieu vit que la lumière était bonne, et Dieu sépara la lumière et les ténèbres. Dieu appela la lumière "jour", et il appela les ténèbres "nuit". Il y eut un soir et il y eut un matin : premier jour." [Gn 1, 1-5] (Traduction de la Nouvelle Bible Second, 2002).

Pour l’homme, Dieu est lumière : il faut entendre cela au sens où Il est celui qui donne couleur et harmonie au monde dans lequel nous vivons : le corps de l’homme a besoin de lumière pour avancer, grandir et tout simplement pour vivre ; mais Il est aussi celui qui éclaire l’esprit de l’homme et le guide dans la découverte des mystères : cette lumière spirituelle est tout aussi nécessaire à la vie de l’homme que la lumière physique sans laquelle il ne peut vivre.

Avec la venue de l’Emmanuel, Dieu avec nous, la nuit et le jour sont réconciliés : dans la nuit naît celui que l'on appelle "l'astre du jour", dans la nuit la lumière illumine et appelle les bergers saisis dans leur sommeil. Nous pouvons désormais parler de la nuit comme d'une fête. Les ténèbres sont dissipées.

L'évangile de Jean dit du "Verbe", de la Parole de Dieu :

"En lui était la vie, et la vie était la lumière des hommes ; la lumière brille dans les ténèbres, et les ténèbres ne l'ont pas arrêtée." (Jn 1, 4).

Tout au long de ce temps de l'Avent, nous nous sommes préparés à la lumière. Elle est là qui resplendit.

L'évangile poursuit :

" Il y eut un homme envoyé par Dieu ; son nom était Jean. Il est venu comme témoin, pour rendre témoignage à la Lumière, afin que tous croient par lui. [...] Le Verbe était la vraie Lumière, qui éclaire tout homme, venant dans le monde..." (Jn 1, 6-9).

Ce n'est pas sans raisons que, lorsque l'on a choisi de célébrer la fête de la Nativité de Jésus à partir du IVe siècle, on a retenu une date proche du solstice d'hiver, c'est-à-dire au moment où les jours qui sont les plus courts de l'année dans notre hémisphère Nord, peuvent accueillir avec le plus de joie Celui qui est "la lumière du monde". C'est alors que les jours s'allongent doucement et que la lumière se répand sur le monde.

Grégoire de Nazianze, le grand théologien du IVe siècle, écrit dans un de ses nombreux poèmes :

"Tu as dissipé les ténèbres, tu as produit la lumière, afin de tout créer dans la lumière et de rendre stable l'instable matière, en lui donnant forme dans le monde et sa belle harmonie d'aujourd'hui.
Tu as illuminé la pensée de l’homme par la raison et la sagesse, en plaçant ici-bas l’image de la splendeur d’en haut, afin que par la lumière il voie la lumière et devienne tout entier lumière.
C’est toi qui as fait briller le ciel de mille feux, toi qui as fait céder doucement la nuit au jour et le jour à la nuit selon ton ordre, rendant honneur à la loi de la fraternité et de l’amour.
Grâce à la nuit, tu mets fin à la fatigue de la chair qui peine tant ; grâce au jour, tu l’éveilles pour son ouvrage et pour les œuvres que tu aimes, afin qu’en fuyant les ténèbres, nous devancions le jour, ce jour que la triste nuit ne fera pas sombrer…
(Grégoire de Nazianze : Hymne du soir, Poèmes, 1, 1, 32).

Aujourd'hui naît dans une simple crèche la "Lumière des Nations". Si le soleil éclaire et fait vivre, la lampe, plus modestement, guide et permet de s'orienter : c'et le rôle des "fils de lumière", et le premier parmi eux est Jean Baptiste qui a montré Jésus, le Messie, le Soleil du monde, aux apôtres et aux foules qui cherchaient. Nous aussi sommes appelés à ne pas laisser s'obscurcir notre lampe (Lc 11, 33-36), à être des "fils de lumière" (Jn 12, 36 ou 1 Th 5, 5).

Ambroise propose d’appeler "cieux" celle que l’on nomme couramment "âme" : le Christ vient, il frappe à la porte, "et si tu ouvres il entre" :

"Il n’entre pas seul, il entre avec le Père : Moi et le Père, nous viendrons, et nous ferons en lui notre demeure [Jn 14,23]. Le Verbe de Dieu éveille celui qui dort, appelle celui qui prend du loisir. Car Celui qui frappe à la porte veut entrer, toujours. Qu’il entre ou n’entre pas ne dépend que de nous. Ouvre la porte ! Dilate ton cœur : qu’il y voie des richesses de simplicité, des trésors de paix, la douceur de la grâce. Accours vers cette lumière du Soleil qui illumine tout homme [Jn 1,9]. Cette vraie lumière brille pour tous ; mais si quelqu’un ferme sa fenêtre, il se prive de la lumière. Tu exclus le Christ si tu fermes la porte de ton esprit. Le Christ a toujours pouvoir d’entrer, mais il ne veut pas faire irruption comme un importun, forcer les gens qui ne le désirent pas. Le Verbe veut toujours être cherché et souvent trouvé. Si la porte est fermée, il frappe ; si on le fait attendre, il part. Mais il revient sans tarder et frappe à nouveau." (Ambroise : Homélies sur le Psaume 118, 12, 13, d’après la traduction de Mère Elisabeth de Solms, Bible Chrétienne, vol. V* - Les Psaumes, Commentaires, Editions Anne Sigier, Québec, 2001, p. 570).

Une fois la porte ouverte, n’oublions pas qu’une porte est faite pour entrer et sortir, et si nous sommes tentés de garder le Christ pour nous seuls, il nous rappellera, dans sa liberté, notre propre liberté. Par une très belle image Raniero Cantalamessa, prédicateur de la Maison Pontificale, explique comment s'opère le changement, la "conversion" du coeur de celui que le Christ visite ; nous n'avons pas fini de nous convertir !

"Essayons maintenant de comprendre comment s’opère ce changement du cœur. Il faut distinguer deux situations. Lorsqu’il s’agit de la première conversion, de l’incrédulité à la foi, ou du péché à la grâce, le Christ est dehors et frappe sur les parois du cœur pour entrer ; lorsqu’il s’agit de conversions successives, d’un état de grâce à un autre plus élevé, de la tiédeur à la ferveur, c’est le contraire qui se produit : le Christ est à l’intérieur et frappe sur les parois du cœur pour sortir !" (R. Cantalamessa, 3e prédication de Carême en 2006 ).

Sortons avec le Christ, mais ne nous dispersons pas dans les ténèbres extérieures : au contraire, avec lui rejoignons tous ceux qui le cherchent et formons avec eux ce Corps qui est l'Eglise et dont nous ne connaissons pas les limites ; nous ne pouvons les connaître car ce sont celles du coeur du Christ !

Désormais, la lumière habite tous ceux qui le veulent bien : partageons-la, c’est là le message de Noël. Dieu, Lumière, s’est fait chair. Il est venu habiter parmi nous. Ne cachons pas le Soleil (qui pourrait d'ailleurs l'éteindre ?) avec nos pauvres lampes, mais transmettons le flambeau à tous ceux qui sont en quête de joie et de paix.

Heureux Noël à tous.

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Mercredi 21 décembre 2016

"Ô Emmanuel, Dieu avec nous : Viens Seigneur Jésus !"

Si Luc nous présente l’Annonciation faite à Marie, Joseph, en Matthieu, reçoit sa propre « annonciation ». L’Ange lui rappelle l’oracle donné à Isaïe : "Voici que la vierge concevra et enfantera un fils, et on l’appellera du nom d’Emmanuel" (Is 7, 14).

Ce nom signifie effectivement "Dieu avec nous". Tout est dit. Définitive alliance proposée à l’homme par Dieu : si les précédentes alliances (rapportées par l’Ancien Testament) ont régulièrement échoué dans le refus de l’homme, désormais Dieu se fait homme. Dieu invisible devient visible par son Verbe (sa Parole), par son Fils :

"… de même que ceux qui voient la lumière sont dans la lumière et participent à sa splendeur, de même ceux qui voient Dieu sont en Dieu et participent de sa splendeur. Or vivifiante est la splendeur de Dieu. Ils auront donc part à la vie, ceux qui voient Dieu."
(Irénée : Contre les Hérésies, IV, 20, 5).

Dieu et l’homme ainsi se rejoignent en un petit enfant. Comment accueillons-nous cet enfant ? Il est temps pour nous, en cette dernière semaine de l’Avent d’appeler celui qui vient…

Les noms pour appeler le Seigneur sont multiples : Le Sauveur, l’Envoyé, le Messie, le Fils, Emmanuel, et bien avant ceux-là ne disait-on pas aussi (noms qu’on trouve dans l’Ancien Testament, souvent repris dans le Nouveau, notamment chez Paul : Dieu "Créateur du monde", "Miséricordieux", "Consolateur", "Paix", "Lumière", "Rédempteur", "notre Pâque", "Parole"… ou encore : "Nourriture", "Boisson", "Rocher", "Eau", "Image du Dieu invisible" (Col 1, 15), "Visage du Père", "Tête du Corps qui est l’Eglise", "Premier- né d’entre les morts" (Col 1, 18), le "Désiré des Nations"... Ces noms et d’autres sont repris et explicités par Grégoire de Nysse (Traité de la perfection chrétienne). Il faut bien tous ces noms, et d’autres encore, pour tenter de dire (un peu) ce qu’est Dieu.

Faisons attention à quelques noms qui, mal interprétés aujourd’hui, perturbent plutôt qu’ils n’aident la vie du croyant. Le plus mal compris est peut-être celui de "Tout-Puissant" : il ne faut pas entendre par là que Dieu ferait n’importe quoi ! Lu avec nos rêves de "pouvoir" humain, nous faisons de Dieu un potestat, un tyran…. tout en lui reprochant de ne pas agir comme une marionnette en nos mains quand nous le trouvons bien silencieux. Grégoire de Nysse, méfiant, et sans doute déjà pour rassurer ses contemporains au IVe siècle, associe "puissance" et "sagesse".

"… puisque toute la création, tout ce qui est connu par la perception et ce qui dépasse la connaissance sensible, "tout a été créé par lui et subsiste en lui" (Col 1, 16-17), nécessairement la sagesse est inséparable de la puissance pour définir la signification du Christ qui a tout créé, et nous pensons grâce à l’association de ces deux termes, puissance et sagesse, que ces grandeurs et merveilles indicibles de la création n’existeraient pas si la sagesse ne concevait leur naissance et si la puissance ne s’associait à la sagesse pou réaliser ce qui avait été pensé et transformer des concepts en réalité."
(Grégoire de Nysse, in Ecrits spirituels, "Les pères dans la foi", Migne, 1990, p. 37).

Dieu, à l’évidence n’est pas tout-puissant parce qu’il aurait tout pouvoir sur l’homme ou la création, ou bien parce qu’il détruirait qui il veut détruire ! Il n’est même pas un tout-puissant qui crée ou recrée ce qu’il a voulu créer, une fois qu’il a créé l’ultime, c’est-à-dire créé l’Homme pour achever la Création.

L’Homme est bien celui à qui Dieu remet tout le monde créé, parce qu’il a créé l’homme libre ! Même si cette liberté, en chemin, donne encore bien du tracas à la créature ! Et c’est dans l’humilité et le silence que Dieu rappelle à l’homme qu’il est fait pour la vie et non pas pour la mort.

Dieu se fait le plus humble auprès de l’Homme. Dieu abdique lui-même tout pouvoir pour le lui remettre : l’Homme désormais règne sur la création et, hélas, peut la détruire – et il ne s’en prive pas. Car en lui, la "puissance" de Dieu prend l’allure d’un "pouvoir" ! L’homme veut dominer, quand Dieu lui-même s’efface, se retire comme un Père aimant et plein d’admiration pour ses fils. La puissance de Dieu, c’est sa "miséricorde", car, inlassablement, il retrouve l’homme qui s’écarte toujours, et lui propose son amour. Au détour d’un fracas il se fait grand silence pour retenir l’attention de celui qui s’égare.

L’alliance avec le "Fils de Dieu" nous rend "fils" à notre tour : alliance où Dieu "dans les derniers temps, s’est fait homme parmi les hommes afin de rattacher la fin au commencement, c’est-à-dire l’homme à Dieu." (Irénée, Contre les hérésies, IV, 20, 4).

Ainsi, Dieu, que personne n’a jamais vu, s’est fait voir par son "Fils", Jésus-Christ. Alors que l’homme par ses propres forces ne peut pas voir Dieu sans mourir, nous dit l’Ancien Testament.

"Vu autrefois, par l’entremise de l’Esprit, selon le mode prophétique, puis vu par l’entremise du Fils, selon l’adoption, il sera vu encore dans le Royaume des cieux selon la paternité, l’Esprit préparant d’avance l’homme pour le Fils de Dieu, le Fils le conduisant au Père, et le Père lui donnant l’incorruptibilité et la vie éternelle, qui résultent de la vue de Dieu pour ceux qui le voient..." (ibid : IV, 20, 5)

Si le mot "chrétien" vient de "Christ" - mot qui désigne celui qui a été choisi par Dieuc pour recevoir l'onction -, "l’oint de Dieu", cela veut dire que l’homme peut tenir son nom de Dieu : découverte féconde !

Imiterons-nous alors le Christ en portant nous-mêmes les noms que nous lui donnons ?

"Et donc, puisque le maître dans sa bonté nous a donné d’avoir part au plus grand, au plus divin, au premier d’entre les noms, et d’avoir l’honneur d’être appelés chrétiens, d’après le nom même du Christ, il faudrait que tous les sens impliqués par un tel nom apparaissent aussi en nous et que, loin de faire mentir l’appellation, nous en portions par notre vie le témoignage. Car l’être ne vient pas du nom que l’on porte, mais c’est la nature réelle, dans sa vérité, qui se fait connaître par la signification attachée à ce nom. Prenons un exemple : si l’on appelait homme un arbre ou un rocher, le végétal ou le minéral sera-t-il homme par cette seule appellation ? Pas du tout (cf. Aristote, Topica VII, 3). Il faut d’abord être homme, et recevoir ensuite le nom qui désigne la nature. Les noms ne se fondent pas davantage sur les ressemblances, comme si l’on appelait homme une statue d’homme, ou cheval une représentation de cheval. Pour porter un nom de façon valable et sans trahison, il faut absolument que la nature fasse apparaître comme vraie cette appellation. […]
Il faut donc que ceux qui se nomment d’après le nom du Christ deviennent ce que signifie ce nom avant de se l’appliquer. […] Or les signes distinctifs du véritable chrétien, c’est tout ce que nous avons découvert à propos du Christ. Et ce que nous pouvons, nous l’imitons ; ce que notre nature est impuissante à imiter, nous le vénérons et nous l’adorons. Il faut donc que tous les noms exprimant ce que signifie le Christ illuminent la vie du chrétien, les uns par l’imitation, les autres par la vénération, pour que l’"homme de Dieu soit accompli" comme dit l’Apôtre (2 Tm 3, 17), sans que le péché vienne aucunement mutiler cet accomplissement."
(Grégoire de Nysse, Traité de la Perfection, op. cit., pp. 33-34).

Appelons donc Dieu sans cesse, dans la réciprocité de sa propre demande : "Adam, où es-tu ?" (Gn 3, 9). - "Seigneur, où es-tu ? Seigneur, viens nous sauver ! Toi, Emmanuel, Dieu avec nous ! "

Que cette nouvelle année soit marquée pour nous par cette quête quotidienne du vrai nom de Dieu : pour que son nom soit sanctifié :

"Aussi, lorsque nous disons : Que ton nom soit sanctifié, c'est nous-mêmes que nous exhortons à désirer que son nom, qui est toujours saint, soit tenu pour saint chez les hommes aussi, c'est-à-dire ne soit pas méprisé, ce qui profite aux hommes et non pas à Dieu."
(Augustin : Lettre à Proba – Lettre 130 sur la prière, 21).

Telle est la mission du Verbe de Dieu :
"Le Verbe de Dieu qui a habité dans l’homme […] s’est fait Fils de l’homme pour accoutumer l’homme à saisir Dieu et accoutumer Dieu à habiter dans l’homme, selon le bon plaisir du Père."
(Irénée : Contre les Hérésies, III, 20, 2).

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4e Dimanche de l'Avent, 18 décembre 2016

"Le Christ Jésus, ayant la condition de Dieu,ne retint pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu.
Mais il s’est anéanti, prenant la condition d’esclave, devenant semblable aux hommes.
Reconnu à son aspect comme un homme,il s’est abaissé, devenant obéissant jusqu’à la mort, à la mort sur une croix.
C’est pourquoi Dieu l’a exalté : il lui a donné le Nom qui est au-dessus de tout nom
afin qu’au nom de Jésus tout genou fléchisse au ciel, sur terre et aux enfers,
et que toute langue proclame : "Jésus Christ est Seigneur à la gloire de Dieu le Père""(Ph 2, 5-11)

C’est par amour que Dieu, laissant sa condition divine, s’est humilié aux côtés de l’homme, qu’il s’est fait homme, et qu’il a même accepté de donner sa vie pour le salut de l’homme, mourant sur une croix, comme un malfaiteur. Par là il nous élève dans sa gloire et sa divinité.

"L’être qui est au-dessus de tout s’est abaissé par amour, pour élever les humbles jusqu’au degré de Dieu et pour leur ouvrir les trésors de sa sagesse, afin qu’ils s’enrichissent de ses biens et administrent ses trésors ; qu’ils se réjouissent sans souffrance et règnent sans crainte."
(De la liturgie syrienne, Madroso de S. Ephrem, Fanquith II, cité in Bouchet, Lectionnaire pour les dimanches et pour les fêtes, 1994, p. 40).

En méditant aujourd’hui sur l’humilité de Dieu, nous comprenons qu’il lui a fallu trouver, pour accomplir son dessein, une femme humble, Marie, qui acceptât de porter le Fils de Dieu ! Marie si discrète, si peu visible dans l’entourage de son fils, se contente de garder "fidèlement toutes ces paroles en son cœur" (Luc 2, 51).

Nous attendons Dieu, pendant ce temps de l’Avent, mais nous attendons aussi beaucoup de Marie nous dit Bernard de Clairvaux (XIIe siècle) : nous attendons sa réponse à l’Ange : "il est temps pour lui de retourner vers celui qui l’a envoyé" :

"Ta réponse, ô douce Vierge, Adam l’implore tout en larmes, exilé qu’il est du paradis avec sa malheureuse descendance ; il l’implore, Abraham, il l’implore, David, ils la réclament tous instamment, les autres patriarches, tes ancêtres, qui habitent eux aussi au pays de l’ombre de la mort. Cette réponse, le monde entier l’attend, prosterné à tes genoux. Et ce n’est pas sans raison, puisque de ta parole dépendent le soulagement des malheureux, le rachat des captifs, la délivrance des condamnés, le salut enfin de tous les fils d’Adam, de ta race entière. […]
Heureuse Vierge, ouvre ton cœur à la foi, tes lèvres à l’assentiment, ton sein au Créateur. Voici qu’au dehors le Désiré de toutes les nations frappe à ta porte. Ah ! si pendant que tu tardes il allait passer son chemin, t’obligeant à chercher de nouveau dans les larmes celui que ton cœur aime. Lève-toi, cours, ouvre-lui : lève toi par la foi, cours par l’empressement à sa volonté, ouvre-lui par ton consentement."
(Bernard de Clairvaux, Homélie à la louange de la Vierge Marie, 4, 9).

A l’humilité de Dieu répond l’humilité de Marie. Mais comment peut-on seulement oser comparer une femme, même la plus grande entre toutes, à Dieu ? Bernard, quant à lui, ose la comparaison entre l'âme et Dieu, et ce passage de son sermon 83 sur le Cantique des cantiques s’applique admirablement à Marie dans le rôle de l'âme : "Que craindrait-elle de la majesté divine, elle qui dès l’origine s’est vu accorder la confiance du Maître ?" Ne partage-t-elle pas cette beauté céleste, elle qui a été créée par le souffle de Dieu (cf. Gn 2, 7) ?

Et Bernard continue :

"Cette conformité marie l’âme au Verbe ; déjà semblable à lui par sa nature, elle le devient aussi par sa volonté, lorsqu’elle l’aime comme elle en est aimée. […] Pas de bien plus désirable que cet amour grâce auquel l’âme, ne se contentant plus d’écouter les enseignements des hommes, ose s’adresser au verbe lui-même, s’attacher directement à lui, le questionner, l’interroger sur toutes choses, et montrer d’autant plus d’audace dans ses désirs qu’elle sent son intelligence plus capable de comprendre. […] Ne craignons pas que l’inégalité des personnes ne rendent boiteuse l’harmonie de leurs volontés : l’amour ignore cette sorte de respect craintif. […] L’amour est à lui-même suffisant : lorsqu’il survient, il attire à lui et absorbe toutes les autres passions. Il aime parce qu’il aime et ne sait rien de plus"
(Homélies sur le Cantique des cantiques 83, 3).

Dieu, époux de l’âme, "n’est pas seulement un amant : il est l’Amour" :

"L’amour se suffit, il plaît par lui-même, il est son propre mérite et sa propre récompense. L’amour ne se veut pas d’autre cause, pas d’autre fruit que lui-même. Son vrai fruit, c’est d’être. J’aime parce que j’aime. J’aime pour aimer. C’est une grande chose que l’amour, si du moins il remonte à son principe, retourne à son origine et s’en revient toujours puiser à sa propre source les eaux dont il fait son courant. De tous les mouvements de l’âme, de ses sentiments et de ses affections, l’amour est le seul qui permette à la créature de répondre à son créateur, sinon d’égal à égal, du moins de semblable à semblable […]
Car s’il est vrai que la créature, dans la mesure où elle est inférieure au créateur, aime moins que lui, elle peut encore l’aimer de tout son être, et rien ne manque là où il y a totalité." (ibid. 83, 4-6).

Marie, "la demeure de Dieu parmi les hommes" (Apocalypse, 21, 3) est celle qui a porté Dieu, mais aussi celle qui n’oublie pas…

L'humilité est ce qui nous permet de reconnaître l'autre, de ne plus faire de nous-même le centre du monde. Il s'agit de placer au centre l'Autre, le Tout-Autre. Sans humilité, est-il possible d'aimer ?

"Comme le pommier parmi les arbres d’un verger, ainsi mon bien-aimé parmi les jeunes hommes.
A son ombre désirée je me suis assise, et son fruit est doux à mon palais.
Il m’a menée au cellier, et la bannière qu’il dresse sur moi, c’est l’amour.
Soutenez-moi avec des gâteaux de raisin, ranimez-moi avec des pommes, car je suis malade d’amour."
(Cantique des cantiques, 2, 3-5).

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Mercredi 14 décembre 2016

Le thème du désert est à l’honneur avec Jean-Baptiste, "la voix qui crie dans le désert"… C’est un grand thème qui traverse toute la Bible. Certes le désert est une réalité en Israël : le vrai désert, celui qu’on ne peut concevoir tant qu’on n’en a pas entendu le silence.

Grâce au silence, Dieu peut s’adresser à l’homme, à son peuple. C’est toujours plus difficile pour Lui de nous parler dans la ville bruyante et agitée. Dans le Temple devenu une caverne de voleurs, Jésus chasse les vendeurs (un épisode rapporté dans les quatre évangiles - ce qui est assez exceptionnel : Jn 2, 14-16 ; Lc 19, 45-46 ; Mc 11, 15-18 ; Mt 21, 12-13).

Mais dans le désert, le vrai ? Le vent souffle sur les montagnes dressées, en ce lieu de la rencontre, la rencontre inattendue dans le murmure d’une brise légère (I R, 19, 9 ss). C'est aussi sur une haute montagne que Jésus est transfiguré devant Pierre, Jacques et Jean, annonce de sa résurrection future (Mt 17, 2-8).

Par la bouche du prophète Osée qui dénonce sa femme rebelle et adultère, Dieu dit : "Je vais la séduire, je la conduirai au désert et je parlerai à son coeur." (Osée 2, 16). Ou encore : "Je te fiancerai à moi pour toujours ; je te fiancerai dans la justice et dans le droit, dans la tendresse et la miséricorde ; je te fiancerai à moi dans la fidélité, et tu connaîtras le Seigneur." (Osée 2, 21-22).

Les Hébreux après quarante ans, ont une grande expérience du désert, même s’ils gémissent et se plaignent au pays de la soif. Mais Dieu ne les abandonne pas, leur ouvre une source, les nourrit de la manne, prémices du pain destiné à nourrir les foules qui ont suivi Jésus quand il leur donne les "béatitudes" (Mt 5), et surtout prémices de son propre corps offert pour nourrir l’Eglise.

Pour chercher Dieu ou pour qu’il nous trouve, faut-il aller au désert ? C’est bien là que se révèle la liberté de l’homme ; c’est là que, n’étant plus distrait par rien, il peut aimer et accueillir la volupté qui le tire vers le Père :

"De là, si tu reviens à cette parole : Personne ne vient à moi si le Père ne le tire, ne va pas t'imaginer que tu es tiré malgré toi : l'âme est tirée aussi par l'amour. Et nous ne devons pas craindre de nous entendre reprocher ce mot des saintes Ecritures, qui se trouve dans l'Evangile, par ceux qui pèsent attentivement les mots, mais sont loin de comprendre les réalités, surtout les réalités divines, nous n'avons pas à craindre qu'on nous dise : Comment puis-je croire volontairement si je suis tiré ?

J'affirme : c'est peu que tu sois tiré par ta volonté, tu l'es encore par la volupté. Que veut dire : être tiré par la volupté ? Mets tes délices dans le Seigneur, et il t'accordera les demandes de ton cœur. Il existe une volupté du cœur pour celui qui goûte la douceur de ce pain du ciel. Or, si le poète a pu dire : Chacun est tiré par sa volupté, non par la nécessité, mais par la volupté, non par obligation, mais par délectation, combien plus fortement devons-nous dire, nous, qu'est tiré vers le Christ l'homme qui trouve ses délices dans la Vérité, qui trouve ses délices dans la Béatitude, qui trouve ses délices dans la Justice, qui trouve ses délices dans la Vie éternelle, car tout cela, c'est le Christ ! Ou bien dira-t-on que les sens corporels ont leurs voluptés et que l'âme est privée de ses voluptés ? Si l'âme n'a pas ses voluptés, comment est-il dit : "les fils des hommes espéreront sous le couvert de tes ailes, ils seront enivrés de l'abondance de ta maison, tu les abreuveras au torrent de tes voluptés, parce qu'auprès de toi est la source de la vie et que dans ta lumière nous verrons la lumière" (Ps 35, 8b-10) ?

Donne-moi quelqu'un qui aime, et il sentira la vérité de ce que je dis. Donne-moi un homme tourmenté par le désir, donne-moi un homme passionné, donne-moi un homme en marche dans ce désert et qui a soif, qui soupire après la source de l'éternelle patrie, donne-moi un tel homme, il saura ce que je veux dire. Mais si je parle à un indifférent, qu'est-ce que je dis ? Tels étaient ceux qui murmuraient entre eux. Celui, dit-il, que le Père a tiré vient à moi."

(Augustin : Homélies sur l'Evangile de Jean, Tract. XXVI, 4).

Oui, pour avoir soif, rien de tel que le désert ! Jean-Baptiste a soif, la Samaritaine a soif, Jésus sur la Croix, abandonné de tous, a soif.

Pourtant, le désert est aussi le lieu de la tentation : les Hébreux non seulement ont été tentés, mais ils ont, à plusieurs reprises, récriminé contre Dieu, et sitôt que Moïse est sur la montagne avec le Seigneur, ils se construisent un veau d’or à adorer.

Jésus lui-même a accepté d’être tenté au désert : c’est là qu’il va vaincre Satan, pour que, dans nos déserts, nous ne cédions plus à la tentation. Pour plus de sécurité Jean Chrysostome (IVe siècle), qui connaît l’âme humaine, conseille aux fidèles de se méfier du désert et de rester dans la compagnie de leurs prochains ; c’est alors que le diable se décourage, tandis que l’amour règne dans la communauté :

"Et remarquez, je vous prie, où le Saint-Esprit mène le Sauveur. Ce n'est point dans une ville, ni dans une place publique, mais dans le désert. Comme il voulait attirer le démon à ce combat, il ne lui en donne pas seulement l'occasion par la faim et par le jeûne; mais encore par la solitude. Car le démon attaque bien davantage les hommes lorsqu'il les voit seuls et séparés de tous les autres. Ce fut ainsi qu'il attaqua Eve autrefois, lorsqu'il la vit seule et séparée d'Adam. Quand il nous voit unis avec d'autres, il n'a pas la même hardiesse. Et c'est pour cette raison que nous devons nous trouver le plus souvent que nous pouvons dans la compagnie des gens de bien, afin de n'être pas si exposés aux attaques de notre ennemi…"
(Jean Chrysostome : Commentaire sur Matthieu, Homélie 13, 1, à propos de Mt 4, 1-11).

Mais, avec le Christ, le désert est aussi le lieu de la transfiguration, il est aussi le lieu où les anachorètes séjournaient dans leur quête de Dieu et qui a donné les premières formes du monachisme. Nous aussi, puissions-nous te rencontrer au désert, Seigneur, quand nous faisons silence : apaise notre soif, parle à notre cœur…

Quand le désert lui-même se révèle, dans l’Ecriture, comme lieu empli de la présence de Dieu, qu’en est-il de notre désert intérieur, si souvent proie des chacals et des bêtes sauvages ?

"Dieu, tu es mon Dieu, je te cherche dès l'aube : mon âme a soif de toi ;
après toi languit ma chair, terre aride, altérée, sans eau.

Je t'ai contemplé au sanctuaire, j'ai vu ta force et ta gloire.
Ton amour vaut mieux que la vie : tu seras la louange de mes lèvres !

Toute ma vie je vais te bénir, lever les mains en invoquant ton nom.
Comme par un festin je serai rassasié ; la joie sur les lèvres, je dirai ta louange.

Dans la nuit, je me souviens de toi et je reste des heures à te parler.
Oui, tu es venu à mon secours : je crie de joie à l'ombre de tes ailes.
Mon âme s'attache à toi, ta main droite me soutient."
(Psaume 62, 2-9).

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3e Dimanche de l'Avent, 11 décembre 2016

La rencontre avec Dieu, toujours imprévisible pour l’homme, touché par surprise, dans un inattendu qui montre la "gratuité" de l’amour de Dieu (l’homme ne mérite rien : il découvre simplement qu’il est aimé !) est accompagnée de "miracles", d’événements qui sont eux aussi inattendus. C’est même la preuve que donne Jésus aux envoyés de Jean-Baptiste dans l’évangile de ce dimanche (Mt 11, 2-41) :

"Les aveugles retrouvent la vue, et les boiteux marchent, les lépreux sont purifiés, et les sourds entendent, les morts ressuscitent, et les pauvres reçoivent la Bonne Nouvelle".

Le parallèle liturgique est fait avec Is 35, 1-6 :

"Alors se dessilleront les yeux des aveugles, et s’ouvriront les oreilles des sourds. Alors le boiteux bondira comme un cerf, et la bouche du muet criera de joie…".

Le prophète Isaïe nous montre que c’est ainsi que les déportés et les prisonniers rentrent dans Sion avec des cris de fête : signe de la "grâce" : amour gratuit de Dieu. Est-ce parce que les déportés ont été particulièrement saints, ont accompli la volonté de Dieu ? – ou ce qu’ils imaginaient être cette volonté de Dieu…? car l’homme est toujours prêt à faire concorder la volonté de Dieu avec la sienne propre.

Pourtant ce Dieu bien moral que nous construisons chaque jour est au-dessus, au-delà des lois de l’homme : c’est d’ailleurs pourquoi il s’accorde avec tant de sociétés diverses ! Mais c’est là que réside la surprise qui nous oblige à découvrir ce Dieu que nous n’attendons jamais : au lieu de le trouver dans nos bonnes œuvres, c’est souvent dans notre péché qu’il survient. C’est le cas avec la Samaritaine (Jn 4), c’est le cas avec Zachée (Lc 19), c’est le cas avec Paul, le grand Paul lui-même, qui rencontre le Seigneur alors qu’il va chercher des chrétiens pour les ramener enchaînés à Jérusalem avant leur mise à mort (Ac 9).

Ce Dieu ne demande à l’homme que l’amour : l’amour de Dieu, l’amour de l’autre : "Aimez-vous les uns les autres…". Le résumé de la loi et des prophètes n’est-il pas, aux dires mêmes de Jésus, "Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de tout ton esprit", suivi du "second commandement qui lui est semblable" : "Tu aimeras ton prochain comme toi-même" (Mt 22, 36-40). S’il est important d’aimer Dieu et de le "connaître" (car c’est de Lui que vient tout amour), il faut également bien comprendre, comme le dit Jean :

"Celui qui dit qu’il connaît Dieu mais qui n’aime pas son frère est un menteur" (I Jn 2, 4).

Et Jean insiste longuement, à plusieurs reprises :

"Si quelqu'un dit: "J'aime Dieu" et qu'il déteste son frère, c'est un menteur : celui qui n'aime pas son frère, qu'il voit, ne saurait aimer le Dieu qu'il ne voit pas."
(I Jean 4, 20).

La rencontre de Dieu est marquée par tous les plus grands paradoxes : et quand nous disons que Dieu est "paradoxal", c’est bien une autre façon de dire qu’il nous surprend toujours. Pour l’homme le plus organisé, le plus conscient, le plus "intelligent", l’impossible devient possible : Et Paul affirme même :

"Le langage de la croix, en effet, est folie pour ceux qui se perdent, mais pour ceux qui se sauvent, pour nous, il est puissance de Dieu. Car il est écrit: Je détruirai la sagesse des sages, et l'intelligence des intelligents je la rejetterai. Où est-il, le sage ? Où est-il, l'homme cultivé ? Où est-il, le raisonneur de ce siècle ? Dieu n'a-t-il pas frappé de folie la sagesse du monde ? Puisqu'en effet le monde, par le moyen de la sagesse, n'a pas reconnu Dieu dans la sagesse de Dieu, c'est par la folie du message qu'il a plu à Dieu de sauver les croyants. Alors que les Juifs demandent des signes et que les Grecs sont en quête de sagesse, nous proclamons, nous, un Christ crucifié, scandale pour les Juifs et folie pour les païens, mais pour ceux qui sont appelés, Juifs et Grecs, c'est le Christ, puissance de Dieu et sagesse de Dieu. Car ce qui est folie de Dieu est plus sage que les hommes, et ce qui est faiblesse de Dieu est plus fort que les hommes." (I Co 1, 18-25).

Oui, toutes les merveilles qui accompagnent la découverte intime de Dieu pour chaque homme, ne sont pas plus impossibles que ce que nous attendons avec un cœur empli de désir – même si nous ne savons pas toujours à quels objets renvoie ce désir.

Grégoire de Nysse, au IVe siècle, présente les béatitudes comme autant de degrés à franchir pour posséder le royaume de Dieu, mais pas avec n’importe quel statut alors : comme fils de Dieu ! Voilà une réalité encore qui nous dépasse infiniment, même si nous savons que ce royaume est déjà commencé, et que nous sommes "fils" par notre baptême. Mais ce but est tellement grand et tellement au-dessus de nos forces humaines qu’il nous faut du temps pour comprendre qu'il nous est nécessaire, pour l'obtenir, …seulement de le désirer ! Et puis de l’accueillir quand il nous est donné. Acceptons de monter, sans nous lasser, les degrés de cette échelle que sont les béatitudes (cf. Grégoire de Nysse : Les béatitudes, Migne, coll. "Les Pères dans la foi", 1995, 125 p.). Nous comprendrons alors que, plutôt que de faire des efforts dans la voie de la morale, le plus urgent est de monter dans la joie. C'est la rencontre de Dieu qui nous rend saints, et non pas d'être saints qui nous permet de le rencontrer !

"A cette chose si belle et si grande, qui n’est accessible ni à la vue ni à l’oreille, ni à la pensée, l’homme qui est réputé sans valeur parmi les êtres, lui, la cendre, l’herbe, la vanité, est uni intimement : il est pris comme fils par le Dieu de l’univers. Que peut-on trouver de convenable pour rendre grâce de ce bienfait ? Quel langage, quelle pensée, quel mouvement de réflexion, pour célébrer cette surabondance de la grâce ? L’homme sort de sa propre nature, de mortel il devient immortel, de périssable impérissable, d’éphémère éternel, et en somme, d’homme il devient Dieu. Car l’homme, qui a été jugé digne de devenir fils de Dieu, aura assurément en lui la dignité de son Père, et devient l’héritier de tous les biens paternels…"
(Grégoire de Nysse : Commentaire de la Septième béatitude, 1).

Avons-nous compris qu’en devenant fils, nous verrons Dieu ? Lui seul peut faire advenir en nous cette réalité inconcevable et insurpassable.

"Quel est le but que nous poursuivons ? Quelle est la récompense ? Quelle est la couronne ? Il me semble que chaque objet de notre espérance n’est rien d’autre que le Seigneur lui-même. Car il est lui-même tout ensemble l’arbitre des combattants, et la couronne des vainqueurs ; c’est lui qui partage l’héritage ; c’est lui le bon héritage ; c’est lui la bonne part ; c’est lui qui te donne ta part ; c’est lui qui enrichit ; c’est lui la richesse, lui qui te montre le trésor, et qui est ton trésor… "
(Commentaire sur la Huitième Béatitude, 5).

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Mercredi 7 décembre 2016

Quelle joie d’être accompagnés par Isaïe pendant ce temps de l’Avent ! Que ce soit au cours de l’Office des prières (Laudes) ou lors de la messe quotidienne, les références et les lectures de ce grand prophète sont nombreuses :

"Le Seigneur… ne jugera pas sur l’apparence ; il ne se prononcera pas sur des rumeurs. il jugera les petits avec justice ; avec droiture, il se prononcera en faveur des humbles du pays…" (Is 11, 3-4)

"Le Seigneur de l’univers préparera pour tous les peuples, sur sa montagne, un festin de viandes grasses et de vins capiteux, un festin de viandes succulentes et de vins décantés. Sur cette montagne, il fera disparaître le voile de deuil qui enveloppe tous les peuples et le linceul qui couvre toutes les nations. Il fera disparaître la mort pour toujours. Le Seigneur essuiera les larmes sur tous les visages…" (Is 25, 6-8).

"… se dessilleront les yeux des aveugles, et s’ouvriront les oreilles des sourds. Alors le boiteux bondira comme un cerf, et la bouche du muet criera de joie ; car l’eau jaillira dans le désert, des torrents dans le pays aride. La terre brûlante se changera en lac, la région de la soif, en eaux jaillissantes…" (Is 35, 5-7).

"Consolez, consolez mon peuple, dit votre Dieu, parlez au cœur de Jérusalem et criez-lui que son service est accompli, que sa faute est expiée…" (Is 40, 1-2).

"Cieux, distillez d’en haut votre rosée, que, des nuages, pleuve la justice, que la terre s’ouvre, produise le salut, et qu’alors germe aussi la justice. Moi, le Seigneur, je crée tout cela." (Is 45, 8).

"Elargis l’espace de ta tente, déploie sans hésiter la toile de ta demeure, allonge tes cordages, renforce tes piquets ! Car tu vas te répandre au nord et au midi…" (Is 54, 2-3).

Et ce cri qui résume toute notre attente pendant ce temps de l’Avent :

"Ah ! si tu déchirais les cieux et descendais !" (Is 63, 19).

Cet immense soupir qui devient cri tourné vers Dieu – ce Dieu qui semble trop lointain au prophète du VIIIe siècle avant notre ère. Ce cri, puissions-nous encore le pousser… alors que nous semblons souvent nous être habitués à la descente de Dieu !

Il est descendu, certes, mais l’avons-nous vraiment reconnu ? A-t-il pris place dans notre vie ? Lui demandons-nous vraiment l’eau vive, nous qui sommes dans le désert, assoiffés et en souffrance ? Avons-nous encore soif des eaux jaillissantes ?

Après tous les prophètes d’Israël, et Jean-Baptiste (le plus grand, voir Lc 7, 28), le Christ lui-même a été considéré comme un prophète en son temps : les références ne manquent pas dans les évangiles (voir notamment Jn 4, 19 ; Jn 6, 14 ; Jn 9, 17 ; Lc 7, 16 ; Lc 24, 19 ; Mc 6, 15 ; Mt 14, 5… et d’autres passages encore). Jésus ne révélait-il pas en chacun le mal ou la souffrance qui l’habitait pour l’en délivrer ? Le mal physique ou le mal spirituel, le second étant le plus grave car il détourne à coup sûr de Dieu.

Au lieu d’implorer sa grâce, comme des païens eux-mêmes l’ont fait au temps de Jésus (on pense au Centurion romain – Lc 7, 2-10 -, qui demande à Jésus d’intervenir pour guérir son serviteur, mais s'avoue indigne de le recevoir chez lui !), nous ne voyons souvent même pas notre péché. Pourtant Jésus a toujours su le révéler à ceux qui l’approchaient : non pas en les accablant, mais en creusant en eux un puits, avec une simple parole, mais qui ne peut laisser inchangé celui qui la reçoit au plus profond du cœur. Une parole qui remet en route, qui fait avancer… Ferons-nous le premier pas ? C’est en marchant que l’on prépare le chemin de Dieu, non en nous asseyant, affirmait Guerric d’Igny. Une fois le mal discerné, il peut être consumé par le feu de l’amour divin.

Creuser pour découvrir le cœur, la vérité : c’est ce que fait Jésus avec la Samaritaine (Jn 4) à qui il révèle sa soif – sa soif à elle -, après lui avoir dit la sienne : « donne-moi à boire ! ».

La Samaritaine, découverte en son abime, repêchée par l’amour du Christ pour elle (il lui est révélé sa vérité vraie), s’écrie alors : "Je vois que tu es un prophète !" - et elle devient immédiatement apôtre, appelant tous les gens de son village à venir rencontrer Jésus.

Désormais, avec les autres, elle peut découvrir que Jésus est plus qu’un prophète : première étape de la foi…

"La femme, laissant là sa cruche, revint à la ville et dit aux gens : "Venez voir un homme qui m’a dit tout ce que j’ai fait. Ne serait-il pas le Christ ?" (Jn 4, 28-29)

Oui, Jésus est plus qu’un prophète, plus qu’un "guérisseur", plus qu’un messie (Israël en a connu d’autres : des rois et des prophètes qui avaient reçu l’onction…). Il est certes le Messie, celui qui a été "oint" par Dieu et choisi de toute éternité ; il est certes le Sauveur, celui en qui le pécheur retrouve amour et vie, tandis que le mal est consumé ; mais surtout il est le Fils, Fils de Dieu parmi les hommes, Emmanuel – ce qui nous sera révélé à Noël, au terme de ce chemin de l'Avent, pour qu’à notre tour nous devenions "fils de Dieu"…

"Le Verbe de Dieu s'est fait homme, celui qui est Fils de Dieu s'est fait Fils de l'homme pour que l'homme devienne fils de Dieu, en communiant au Verbe de Dieu et en recevant l'adoption." (Irénée : Contre les hérésies, III, 19, 1).

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2e dimanche de l'Avent, 4 décembre 2016 (Année A)

"Préparez la voie du Seigneur !" (Is 40, 3)

Pas d’illusion sur ce que nous préparons réellement nous-mêmes, car c’est le Seigneur qui prépare le chemin, qui est le chemin et qui vient à notre rencontre !

Guerric d’Igny au XIe siècle (Ve Sermon pour l’Avent, 1) précise :

"On donne à ce chemin le nom de vie éternelle, peut-être parce que, bien que la providence ait examiné le chemin de chacun et lui ait fixé un terme jusqu’où il puisse aller, cependant la bonté de celui vers lequel vous vous avancez n’a pas de terme."
(Traduction : Jean-René Bouchet dans Lectionnaire pour les dimanches et pour les fêtes, 1994, pp. 36-38).

et encore :

"Et toi Seigneur, tu nous as préparé un chemin, si seulement nous consentons à nous y engager. Tu nous as enseigné le chemin de tes volontés en disant : Voici le chemin, suivez-le sans vous égarer à droite ou à gauche…" (Ibid., 3).

Mais, comme nous nous égarons, bien évidemment, Dieu nous rejoint, et retrace un chemin entre Lui et nous. N’imaginons pas qu’il nous fait revenir en arrière pour reprendre un chemin qu’il nous aurait attribué une fois pour toutes ! Il ne cesse de tracer de nouveaux chemins qui correspondent à ce que nous devenons, et qui sont autant de surprises pour nous alors que, trop souvent, nous nous plaisons à imaginer un Dieu tyrannique, comme nous le sommes, nous, avec nous-même comme avec nos frères. Le Christ, qui est le chemin, redessine chaque jour la voie de chacun, car sa miséricorde est passée par là!

Il ouvre les portes et jamais ne les ferme ; il aplanit les montagnes pour répondre à nos fatigues, les élève pour nous accueillir à l’écart dès que nos pieds sont rétablis, se fait source d’eau vive dans notre désert, et, toujouurs fidèle, nous invite inlassablement, à changer notre coeur qui s'est refroidi : "Convertissez-vous" (Ez 18-32 ; 33, 11) - parole dite aussi par la bouche de Jean le Baptiste en Mc 1, 15, après le baptême de Jésus.

IsaÏe, aujourd'hui, nous annonce le "rameau de Jessé", jailli de la maison de David pour la sagesse et le discernement, le conseil et la force, la connaissance et la crainte – car en Jésus nous revivons ce qu’a vécu le roi David : après son grand péché (David a organisé la mort d’Urie au combat, alors que déjà il avait pris sa femme Bethsabée et l'avait engrossée, 2 Samuel 11, 2-27). Mais il lui a été donné de discerner son péché devant Nathan, prophète de Dieu ; David a immédiatement éprouvé l’effroi de sa faute – ce qui nous vaut de réciter encore dans les larmes le Psaume 50 :

"Pitié pour moi, mon Dieu, dans ton amour, selon ta grande miséricorde, efface mon péché.
Lave-moi tout entier de ma faute, purifie-moi de mon offense.
Oui, je connais mon péché, ma faute est toujours devant moi.
Contre toi, et toi seul, j'ai péché, ce qui est mal à tes yeux, je l'ai fait.
Ainsi, tu peux parler et montrer ta justice, être juge et montrer ta victoire.
Moi, je suis né dans la faute, j'étais pécheur dès le sein de ma mère.
Mais tu veux au fond de moi la vérité ; dans le secret, tu m'apprends la sagesse.
Purifie-moi avec l'hysope, et je serai pur ; lave-moi et je serai blanc, plus que la neige.
Fais que j'entende les chants et la fête : ils danseront, les os que tu broyais.
Détourne ta face de mes fautes, enlève tous mes péchés.
Crée en moi un coeur pur, ô mon Dieu, renouvelle et raffermis au fond de moi mon esprit.
Ne me chasse pas loin de ta face, ne me reprends pas ton esprit saint.
Rends-moi la joie d'être sauvé ; que l'esprit généreux me soutienne.
Aux pécheurs, j'enseignerai tes chemins ; vers toi, reviendront les égarés [...]"

La crainte nous apparaît alors clairement pour ce qu’elle est en vérité : c’est précisément cet effroi et la désolation du pécheur d'avoir commis cette faute. Mais, prêtons attention : il ne s'agit pas d'une quelconque peur du châtiment. Dieu n’est qu’amour et miséricorde, et c’est cela qu’annonçaient surtout les prophètes : "tu es pardonné car tu as reconnu ta faute". Ce que nous craignons devant notre péché, ce que nous redoutons, c’est bien de retomber ou de persister dans la faute quand Dieu souffre pour nous de notre péché et veut nous en délivrer. Ce péché nous éloigne de lui car il n'y a aucune proximité possible entre le bien et le mal ; cette rupture écartèle l’homme pécheur que nous sommes. Mais Dieu vient nous chercher jusque dans notre péché, se faisant lui-même, dans le Christ, "péché pour nous" (2 Cor. 5, 21), pour nous en délivrer, par le don de Celui qui donne sa vie pour notre rédemption (rachat et salut).

Parfois il faut creuser profond pour découvrir le mal et l’éradiquer à la racine. Non pas que nous puissions réécrire l’histoire, mais Dieu, qui vient nous trouver dans notre péché, transfigure ce que nous sommes. Notre vie dévoyée (sortie de la voie) et ses conséquences, certes, demeurent : il ne s'agit pas de faire comme si elles n'avaient pas été ; la vie n’est pas un simple jeu, ce n’est pas "faire semblant", mais c'est l’engagement définitif de l’homme dans le monde et dans l’amour que Dieu seul peut donner car tout amour vient de Dieu. Cette vie qui nous semblait définitivement perdue, apparaît alors, sous l’action de Dieu, comme un nouveau chemin vers Lui. Les ténèbres deviennent lumière !

Après un échec dans l'amour, le signe que Dieu nous donne de son pardon n'est-il pas de nous faire découvrir que nous sommes capables d'aimer à nouveau ? Et cela, même quand la vérité de cet amour tout neuf - surprise de Dieu -, souvent niée par les hommes, nous a fait croire un instant que nous étions rejetés et définitivement écartés de la miséricorde du Seigneur...

La grâce et la miséricorde sont souvent invisibles pour qui n’a pas ouvert son cœur. Mais Dieu ne les refusent jamais !

"La vraie porte de la miséricorde reste pour nous toujours grande ouverte, le Cœur du Christ. Du côté percé du Ressuscité jaillissent jusqu’à la fin des temps la miséricorde, la consolation, l’espérance". (Pape François).

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Mercredi 30 novembre 2016

Comment prier pendant ce temps de l’Avent ? Sans doute, en lisant d’abord les textes bibliques qui nous sont proposés, par exemple le grand prophète Isaïe, un livre particulièrement favorable pour nous aider à avancer : c’est bien pourquoi l’Eglise lui réserve une si grande place pendant ce temps liturgique.

Tertullien (IIe-IIIe siècle) donne, à ceux qui le sollicitent, des conseils pour la prière. Sans doute pouvons-nous les entendre en ce début de l’Avent : si nous ne réservons pas à la prière la place nécessaire, nous n’avancerons pas et notre cœur se dessèchera :

"Il n'y a absolument aucun commandement sur les circonstances de la prière. Voici la seule règle reçue : "Il faut toujours prier et prier partout" (1 Timothée 2, 8). Mais comment prier partout, quand on nous interdit de prier en public ? Quand l'apôtre Paul dit "partout", il veut dire : au moment où c'est possible et même nécessaire. Oui, les apôtres prient et ils chantent en prison devant leurs gardiens (Actes 16, 25). Paul offre le sacrifice du Christ sur le bateau, devant ceux qui sont là (Actes 27, 35). Et en faisant cela, ils ne font rien contre ce qui est commandé.
Pour les moments de la prière, il est utile de respecter extérieurement certaines heures. Je veux parler des heures qui marquent les différents moments de la journée : neuf heures du matin, midi, et trois heures de l'après-midi. La Bible en parle et, pour elle, ces heures sont plus importantes que les autres. C'est vers neuf heures que, pour la première fois, l'Esprit saint se répand sur les disciples réunis (Actes 2, 1-4). Vers midi, Pierre était monté sur la terrasse pour prier, quand dans une vision, il voit une grande nappe remplie d'animaux impurs (Actes 10, 9-16). Vers trois heures de l'après-midi, Pierre monte au Temple de Jérusalem avec Jean et là il rend la santé à un paralysé (Actes 3, 1-10).
Evidemment, ce sont de simples récits. Ils ne contiennent aucun commandement de respecter ces heures de prière. Mais il est bon, peut-être, de comprendre que ces récits veulent nous dire deux choses : d'abord ils nous invitent à la prière et, en même temps, ils nous obligent presque à nous arracher à nos occupations pour accomplir une fonction aussi importante… »
(Tertullien : La prière, 24-25, extraits).

Avec des adaptations au fil des temps, selon les lieux et pour des groupes divers, c'est bien ce rythme minimal qu'évoque la prière des Heures dans la vie monastique. Certes, notre vie aujourd’hui ne comporte ni les pratiques horaires d’une société ancienne, ni les conditions de vie autour de la Méditerranée du IIIe siècle. Il est sans doute bon de prier le matin lorsque nous nous levons, le midi quand nous le pouvons et le soir avant de nous coucher, de donner ainsi quelques "rendez-vous" à Dieu pour que nous, qui avons un agenda chargé, nous n’oubliions pas de le retrouver ! Mais nous pouvons aussi prier toujours et partout : chaque fois que nous osons dire à Dieu : "Je sais que tu m'aimes ; moi aussi je t'aime..."

Il est vrai que Jésus n’a donné aucune instruction à ses disciples sur la prière, mais il priait devant eux, parfois en se mettant un peu à l’écart, et ils étaient bouleversés de le voir ainsi uni à celui qu’il appelait son Père. Peut-on vraiment prier dans une foule bruyante ? Il est bon parfois de s’écarter, de refermer la porte, et de se retrouver seul à seul avec Celui qui est toujours là.

Les disciples, quant à eux, demandent à Jésus de leur apprendre à prier, et c’est alors qu’il leur donne le « Notre Père », prière par excellence : prière de demande, en même temps que proclamation de confiance (proclamation de foi ?) - si nous faisons attention à ce que nous disons. Croyons-nous déjà ce que nous affirmons dans le Notre Père ? Ces demandes et les affirmations qu'elles comportent ne sont-elles pas plus proches de nous que certains textes anciens, élaborés dans l’Eglise, devenus des "credos", qui nous laissent parfois le sentiment qu’ils n’ont pas été écrits pour nous. Certes, il serait bon au fil de notre vie de relire attentivement l’un de ces credos, et en le méditant dans la prière, de dire (ou d'écrire, pour nous en souvenir mieux) ce qu’est notre propre foi aujourd’hui.

Mais commençons par dire, avec tout le désir qui est en nous, la prière que Jésus nous a donnée.

Les disciple, sensibles à leurs manques, car ils connaissent, comme nous, des distractions, des insuffisances, ont reçu cette prière de la bouche même de Jésus, et nous l’ont transmise ; elle a traversé les siècles : on peut la relire dans son origine en Matthieu 6, 9-13, ou même, un peu plus courte, en Luc (11, 1-4). Est-ce parce que Matthieu a saisi plus complètement les significations symboliques du chiffre sept, qu'il a rapporté la prière de Jésus sous la forme de sept demandes ? Sachons aussi que nos Pères de l’Eglise l’ont tous commentée.

Le Notre Père est une prière que nous récitons tous les jours mais que nous n’entendons pas assez… N’est-ce pas le moment de nous y attacher et de saisir mieux ce qu’elle dit ? Commençons par prononcer ces mots que Jésus a prononcés : que ces paroles nous pénètrent et nous imprègnent ! Puisqu'il y en a sept, pourquoi ne pas attacher particulièrement nos esprits chaque jour à l'une de ces demandes ? une à creuser par jour au long de notre première semaine ? Essayons alors de la méditer, de la ruminer, comme disaient nos Pères, et peut-être de parvenir, avec nos propres mots, à formuler ce que nous avons à dire à celui qui est là dans le secret.

Une prière qui nous rend frères puisque nous disons tous ensemble « Notre Père » (et non pas « mon Père »). Ce Père qui n’appartient à personne et qui s’offre à tous.

Une prière de demande comme ce Père les aime, non pas qu’il ignore notre désir, mais il veut que nous nous souvenions, nous, de ce désir ; que nous creusions notre cœur pour qu’Il puisse nous donner encore plus, c’est-à-dire Lui-même.

Une prière qui nous aide à vider notre cœur de ce qui l’encombre : le vinaigre, pour accueillir le miel, comme dit Augustin d’Hippone.

« Toute la vie du vrai chrétien est un saint désir. Sans doute, ce que tu désires, tu ne le vois pas encore : mais le désir te rend capable, quand viendra ce que tu dois voir, d'être comblé.
Supposons que tu veuilles remplir quelque objet en forme de poche et que tu saches la surabondance de ce que tu as à recevoir ; tu étends cette poche, sac, outre, ou tout autre objet de ce genre ; tu sais combien grand est ce que tu as à y mettre, et tu vois que la poche est étroite : en l'étendant, tu en augmentes la capacité. De même, Dieu, en faisant attendre, étend le désir ; en faisant désirer, il étend l'âme ; en étendant l'âme, il la rend capable de recevoir.
Désirons donc, mes frères, parce que nous devons être comblés. » (Augustin)

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1er dimanche de l'Avent, 27 novembre 2016 (année A)

Il est beaucoup question de temps dans les textes de ce premier dimanche de l'Avent (Is 2, 1-5 ; Rm 13, 11-14a ; Mt 24, 37-44). De temps et de lumière.

Isaïe nous parle des "derniers jours" et nous invite à marcher "à la lumière du Seigneur" (Is 2, 2 et 2, 5) ; Paul nous dit que "l'heure est déjà venue de sortir de [notre] sommeil" : "La nuit est bientôt finie, le jour est tout proche" (Rm 13, 12). Là encore il nous faut revêtir les "armes de la lumière" (13, 12). Quant à Matthieu il précise : "c'est à l'heure où vous n'y penserez pas que le Fils de l'homme viendra".

Si, comme le rappelle Augustin, le Christ s'est fait pour nous le chemin, remarquons aussi qu'il nous donne du temps pour la route, et nous pouvons compter sur son aide.

Relisons le texte d'Augustin qui est proposé à notre méditation cette semaine :

"J'aime, dis-tu, mais par quel chemin dois-je suivre ? Si le Seigneur ton Dieu t'avait dit : Je suis la Vérité et la Vie, dans ton désir de la vérité, dans ta poursuite de la Vie, tu chercherais de suite le chemin pour parvenir à ces biens et tu te dirais : C'est un grand bien que la Vérité, c'est un grand bien que la Vie ; si seulement il existait un chemin pour mener mon âme jusque-là ! Tu cherches par où aller ? Ecoute celui qui dit en premier lieu : Je suis le Chemin. Avant de te dire où aller, il a commencé par te dire par où aller : Je suis, dit-il, le Chemin ; où mène ce Chemin ? Et la Vérité et la Vie [Jn 14, 6]. Il t'a dit d'abord par où aller, il t'a dit ensuite où aller : Je suis le Chemin, je suis la Vérité, je suis la Vie. Demeurant auprès du Père, il est la Vérité et la Vie ; en se revêtant de la chair, il s'est fait le Chemin. Il ne t'est pas dit : Travaille pour chercher le chemin qui te mènera à la Vérité et à la Vie ; non, ce n'est pas là ce qui t'est dit. Lève-toi, paresseux, le Chemin est venu lui-même jusqu'à toi et il t'a réveillé de ton sommeil, toi qui dormais, si du moins il t'a réveillé ; Lève-toi et marche [Jn 5, 8]. Tu essaies peut-être de marcher et tu ne peux pas parce que tes pieds te font mal. Pourquoi les pieds te font-ils mal ? Ont-ils couru sous les ordres de l'avarice à travers des terrains raboteux ? Mais le Verbe de Dieu a guéri aussi les boiteux. Regarde, dis-tu, j'ai les pieds en bon état, mais je ne vois pas le chemin. Il a aussi illuminé les aveugles."
(Homélies sur l'Evangile de Jean, Tr 34, 9, pp. 139-141 (Bibliothèque Augustinienne, 73A).

Oui, en inscrivant l'homme dans le temps à la création (la création de la lumière, la création du ciel et de la terre, la création du rythme des jours et des nuits, qui ont précédé la création de l'homme), Dieu nous laisse tout le temps nécessaire pour nous mettre en route, pour le chercher, et pour le découvrir au détour d'une rencontre surprenante : dans une brise légère, et non pas dans l'ouragan, le tremblement de terre ou le feu (1 Rois 19, 9 ss). En outre il vient à notre rencontre pour faciliter notre "lever". Il prévient nos paresses, nos incapacités, nos découragements...

Dieu vient toujours nous surprendre dans notre quête molle et lente. Quand nous cherchons un prétexte temporel pour nous arrêter sur la route, même pour dormir encore ("j'ai tout mon temps pour commencer à vivre, à aimer"), c'est là que Dieu se fait encore surprise pour nous. Il surgit dans notre vie, vient bousculer nos ensommeillements, nos paresses, nos arrêts dans le désir... ("C'est à l'heure où vous n'y penserez pas que le Fils de l'homme viendra.")

Ce n'est pas seulement pour le retour définitif du Christ que le "Fils de l'homme viendra". Il ne cesse de venir ! C'est bien là la signification de l'Avent : ce temps offert à l'Eglise chaque année. Changeons notre regard !

Qu'est-ce que l'Avent ? Ce mot qui vient du latin "adventus", signifie "venue", "avènement". C'est bien le temps où Dieu vient, ce temps que Dieu nous offre pour nous préparer à son avènement. Un temps d'attente et de désir, un temps d'espérance et de joie ; un merveilleux moment pour découvrir Dieu dans notre vie : Dieu qui nous recrée à chaque instant, Dieu qui nous accompagne et porte avec nous les jougs que le monde nous impose ("mon joug est aisé et mon fardeau léger", Mt 11, 30), Dieu qui souffle où il veut (cf. Jn 3, 8) - Dieu qui est toujours bien au-delà du "rôle" que nous voulons lui attribuer (alors que nous lui déclarons : "Laisse-moi tranquille jusqu'à dimanche : j'ai trop à faire ces jours-ci").

Si nous avons peur de l'irruption soudaine de Dieu dans notre vie, c'est parce que nous l'imaginons à l'aune des images traditionnelles de la "fin des temps" dont nous ne saisissons pas la valeur symbolique, omettant de les rapporter à notre propre vie intérieure. Nous n'avons pas encore assez expérimenté et perçu que l'attente de la venue du Christ est joie de tous les instants pour ceux qui mettent leur confiance en lui.

C'est précisément ce que ce temps de l'Avent nous propose.

"C'est à l'heure où vous n'y penserez pas que le Fils de l'homme viendra."

Alors que nous essayons de nous emparer du mystère de la vie d'autrui, ou de la nôtre, en l'enfermant dans notre "jugement" - ô combien hâtif - comprenons que précisément en chacun, et en nous-même, Dieu ouvre cet espace de liberté infini qui construit notre joie.

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