La joie : ce qu'en disent les Pères de l'Eglise
(et quelques auteurs chrétiens ultérieurs)

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Chapitre 4e

Joie et grâce

La grâce correspond à une des expériences les plus fondamentales de St Augustin : il sera de ce fait notre auteur central aujourd'hui ! Dieu est venu chercher Augustin dans son péché, Dieu est venu trouver celui qui s'égarait (cf. nombreux témoignages dans les Confessions). St Augustin, que l'on appelle le "Père de la grâce", évoque la joie, la liberté, la grâce qui seront les mots-clefs de ce chapitre. Car la liberté est dans la grâce (grâce qui libère l'homme) et la grâce se manifeste dans la liberté : liberté des enfants de Dieu :

2 Co 3,17 : "Car le Seigneur, c'est l'Esprit, et où est l'Esprit du Seigneur, là est la liberté."

La grâce et la joie sont partout dans l'œuvre de St Augustin : la joie est donnée par grâce, l'homme se réjouit de la grâce de Dieu (amour gratuit) ; mais il faut expliquer aussi la joie/gloire de la liberté (St Paul ne parle-t-il pas lui-même de "l'espérance [pour la création] d'être libérée de la servitude de la corruption pour entrer dans la liberté de la gloire des enfants de Dieu." (Rm 8, 21)

On retrouve ce thème de la joie et de la grâce dans les Confessions, bien sûr, dans de très nombreux sermons, dans les Homélies sur l'Evangile de Jean, dans les Commentaire sur les Psaumes (cf. en particulier commentaire sur les "psaumes de joie") : en fait à peu près dans tous les textes qui concernent la grâce (source de la liberté de l'homme).

En introduction, on lira ce Sermon de St Augustin pour Noël (Sermon 185) :

"Homme, éveille-toi : pour toi, Dieu s'est fait homme. Réveille-toi, ô toi qui dors, relève-toi d'entre les morts, et le Christ t'illuminera. Pour toi, je le répète, Dieu s'est fait homme.
Tu serais mort pour l'éternité, s'il n'était né dans le temps. Tu n'aurais jamais été libéré de la chair du péché, s'il n'avait pris la ressemblance du péché. Tu serais victime d'une misère sans fin, s'il ne t'avait fait cette miséricorde. Tu n'aurais pas retrouvé la vie, s'il n'avait pas rejoint ta mort. Tu aurais succombé, s'il n'était allé à ton secours. Tu aurais péri, s'il n'était pas venu.
Célébrons dans la joie l'événement de notre salut et de notre rédemption. Célébrons le jour de fête où, venant du grand jour de l'éternité, un grand jour éternel s'introduit dans notre jour temporel et si bref.
C'est lui qui s'est fait notre justice, notre sanctification, notre rédemption. Ainsi, comme il est écrit : Celui qui cherche la gloire, qu'il mette sa gloire dans le Seigneur. […] Donc, la Vérité a germé de la terre : le Christ, qui a dit : Moi, je suis la Vérité, est né de la Vierge. Et du ciel s'est penchée la justice, parce que, lorsque l'homme croit en celui qui vient de naître, il reçoit la justice, non pas de lui-même mais de Dieu.
La Vérité a germé de la terre, parce que le Verbe s'est fait chair. Et du ciel s'est penchée la justice, parce que les dons les meilleurs, les présents merveilleux viennent d'en haut.
La Vérité a germé de la terre : la chair est née de Marie. Et du ciel s'est penchée la justice, parce qu'un homme ne peut rien s'attribuer sauf ce qu'il a reçu du ciel.[…]
Dieu a fait de nous des justes par la foi, soyons donc en paix avec Dieu, parce que justice et paix se sont embrassées. Par notre Seigneur Jésus Christ : car la Vérité a germé de la terre. C'est lui qui nous ouvre l'accès au monde de la grâce dans lequel nous sommes établis, et notre orgueil, c'est d'avoir part à la gloire de Dieu. Paul ne dit pas : "à notre gloire" ; mais à la gloire de Dieu parce que la justice n'est pas sortie de nous mais s'est penchée du ciel. Donc, celui qui cherche la gloire, qu'il mette sa gloire non en lui, mais dans le Seigneur.
[…]
En ce jour de grâce, réjouissons-nous, pour trouver notre gloire dans le témoignage de notre conscience ; alors, ce n'est pas en nous, mais en Dieu que nous mettrons notre gloire. C'est pour cela qu'il est dit : Seigneur, tu es ma gloire, tu me tiens la tête haute. Dieu pouvait-il faire briller sur nous une grâce plus grande que celle-ci : son Fils unique, il en fait un fils d'homme et, en retour, il transforme des fils d'homme en fils de Dieu ?
Cherche où est le mérite, où est le motif, où est la justice, et vois si tu découvres autre chose que la grâce."

Se trouvent ici présents, de fait, tous les thèmes que nous allons retrouver au long de ce chapitre : joie, éternité, liberté, grâce, mérites... et encore une fois la lumière comme expression de la joie !

Dans le récit de sa vie, Augustin soupire :

"...ballotté, dispersé, je me dissolvais, je bouillonnais à travers mes fornications et tu te taisais.
O ma joie lente à venir ! Tu te taisais alors, et moi je m'en allais, loin de toi, vers encore et encore d'autres stériles semailles de douleur, dans une orgueilleuse abjection et une inquiète lassitude." (Conf., II, ii, 2, id. p. 335).

Car c'est l'homme qui est loin de Dieu, alors que Dieu est au-dedans de lui :

"Bien tard je t'ai aimée,
ô beauté si ancienne et si nouvelle,
bien tard je t'ai aimée !

Et voici que tu étais au-dedans, et moi au-dehors
et c'est là que je te cherchais,
et sur la grâce de ces choses que tu as faites,
pauvre disgracié, je me ruais !
Tu étais avec moi et je n'étais pas avec toi ;
elles me retenaient loin de toi, ces choses qui pourtant,
si elles n'existaient pas en toi, n'existeraient pas !

Tu as appelé, tu as crié et tu as brisé ma surdité ;
tu as brillé, tu as resplendi et tu as dissipé ma cécité ;
tu as embaumé, j'ai respiré et haletant j'aspire à toi ;
j'ai goûté, et j'ai faim et j'ai soif ;
tu m'as touché et je me suis enflammé pour ta paix."

(Conf., X, xxvii, 38)

Grâce et désir

Nous avons déjà vu cette thématique chez Grégoire de Nysse ; c'est aussi une idée forte chez Augustin : L'homme ne peut être comblé s'il n'a d'abord éprouvé fortement et douloureusement le désir :

"Nul ne peut entrer en possession du véritable bien qui est Dieu, s'il n'a d'abord éprouvé les tortures de la soif au milieu du désert de la vie, au sein des peines de ce monde où il se trouve plongé." (Commentaire sur le Psaume 62, 9), s'il n'a pu agrandir son cœur pour recevoir tout ce que Dieu veut lui donner, c'est-à-dire Lui-même, qui est trop grand pour notre cœur tout petit :

"Toute la vie du vrai chrétien est un saint désir. Sans doute, ce que tu désires, tu ne le vois pas encore : mais le désir te rend capable, quand viendra ce que tu dois voir, d'être comblé. Supposons que tu veuilles remplir quelque objet en forme de poche et que tu saches la surabondance de ce que tu as à recevoir ; tu étends cette poche, sac, outre, ou tout autre objet de ce genre ; tu sais combien grand est ce que tu as à y mettre, et tu vois que la poche est étroite : en l'étendant, tu en augmentes la capacité. De même, Dieu, en faisant attendre, étend le désir ; en faisant désirer, il étend l'âme ; en étendant l'âme, il la rend capable de recevoir. Désirons donc, mes frères, parce que nous devons être comblés. Voyez Paul, étendant la contenance de son âme, pour être capable de saisir ce qui est à venir ; il dit en effet : Ce n'est pas que je l'aie déjà saisi ou que j'aie déjà atteint la perfection : pour moi, frères, je ne pense pas l'avoir saisi. - Que fais-tu alors en cette vie, si tu ne penses pas l'avoir saisi ? - Une seule chose compte : Oubliant ce qui est en arrière, je m'étends vers ce qui est en avant, tendu de tout mon être vers le but pour atteindre le prix auquel Dieu m'a appelé d'en haut.. Il dit qu'il s'étend et il dit qu'il tend de tout son être vers le but à atteindre. Il se sentait trop étroit pour saisir ce que l'oeil n'a pas vu, ce que l'oreille n'a pas entendu, ce qui n'est pas monté au coeur de l'homme. Telle est notre vie : nous exercer en désirant. Or un saint désir nous exerce d'autant plus que nous avons détaché nos désirs de l'amour du monde. Nous l'avons déjà dit précédemment : vide à fond ce qui doit être rempli. Le bien doit remplir ton âme, déverse le mal. Suppose que Dieu veuille te remplir de miel : si tu es plein de vinaigre, où mettre le miel ? Il faut répandre le contenu du vase ; il faut purifier le vase lui-même ; il faut le purifier, fût-ce à force de peiner, à force de frotter, pour le rendre apte à recevoir cette réalité mystérieuse. Que, cette réalité, nous n'arrivions pas à lui donner son vrai nom, que nous la nommions or, que nous la nommions vin, quelque nom que nous donnions à ce qui ne peut être nommé, quelque nom que nous prétendions lui donner, son nom est Dieu. Et quand nous disons "Dieu", que disons-nous ? Ces deux syllabes [Deus en latin], est-ce là seulement ce à quoi nous aspirons ? Tout ce que nous pouvons dire est donc au-dessous de la réalité ; étendons-nous vers lui, afin que, lorsqu'il viendra, il nous remplisse. Car nous lui serons semblables quand nous le verrons tel qu'il est." (Sermon sur la 1ère Lettre de Jean, 4, 6)

Le désir en l'homme est désir de bonheur :

"L'homme, avant de croire au Christ n'est pas en route, il erre. Il cherche sa patrie mais il ne la connaît pas. Que veut dire : il cherche sa patrie ? Il recherche le repos, il cherche le bonheur. Demande à un homme s'il veut être heureux, il te répondra affirmativement sans hésiter. Le bonheur est le but de toutes nos existences.
Mais où est la route, où trouver le bonheur, voilà ce que les hommes ignorent. Ils errent. Errer est déjà une recherche. Mais le Christ nous a remis sur la bonne route : en devenant ses fidèles par la foi, nous ne sommes pas encore parvenus à la patrie, mais nous marchons déjà sur la route qui y mène. L'amour de Dieu, l'amour du prochain sont comme les pas que nous faisons sur cette route." (Sermon Mai, 12, extraits, d'après Hamman : Saint Augustin prie les Psaumes)

Grâce et liberté

Il s'agit là de la grosse question qui est au coeur de la discussion d'Augustin avec Pélage. Ce que nous apprennent en particulier les traités anti-pélagiens(1) : Dieu a créé l'homme libre (au moins doté de libre-arbitre) : c'est ce libre-arbitre qui fait que l'homme peut choisir le mal (dans "libre-arbitre", il y a déjà le mot "libre") ; mais l'homme tombe ainsi dans l'esclavage du péché. Alors, "libéré" par Dieu, rendu vraiment libre, l'homme ne peut choisir que le bien : l'homme vraiment libre n'aime que le bien, n'est attiré que par le bien, et c'est donc librement qu'il va vers Dieu qui est le Bien. Augustin est bien conscient de la difficulté théorique : l'homme est-il vraiment libre s'il ne peut que choisir le bien ? On retrouve ainsi le conflit classique de la "liberté de l'homme" qui semble s'opposer à la "prescience divine" : la liberté est-elle autre chose qu'une illusion de l'homme ? Augustin argumente : si l'homme fait la découverte profonde en lui du conflit entre vouloir et pouvoir (cf. Paul (2)), n'est-ce pas parce qu'il y a encore pour lui du chemin à accomplir, celui qui lui permettra de (re)trouver cette unité fondamentale qui ne se trouve qu'en Dieu (chez qui volonté et pouvoir sont une seule et même chose), où il n'y a pas séparation entre être et faire : le péché n'est-il pas précisément cette "séparation", cette perte de l'unité donnée par Dieu à l'homme, créé par Dieu "à son image et à sa ressemblance", donc parfait, réellement doté de libre-arbitre, au point que l'homme s'est détourné de son Créateur. Le péché est division, séparation (séparation de l'homme en lui-même, séparation en l'homme du pouvoir et du vouloir, séparation de l'homme qui s'est éloigné de Dieu...), et l'homme, seul ne peut retrouver cette unité perdue. L'amour sans limite de Dieu fait qu'il a envoyé son Fils qui s'est fait homme pour libérer l'homme des entraves du péché, pour que cette nouvelle liberté octroyée, produite par le pur amour de Dieu, par son amour gratuit (amour qui n'est pas le résultat de "mérites" de l'homme, mais acte gratuit de Dieu), amène l'homme définitivement (c'est la deuxième alliance dont on rappelle précisément qu'elle est définitive) à "choisir Dieu", non pas par contrainte mais par amour (l'amour infini de Dieu appelle en retour l'amour de l'homme : c'est le fameux passage d'Augustin dans les Homélies sur l'Evangile de Jean, ch. XXVI, 4 sur Jn 6 où l'évêque d'Hippone dit que l'homme est attiré vers Dieu par la "volupté"). C'est cela le salut de l'homme qui est obtenu par grâce, et non pas comme rétribution de "mérites", bien dérisoires face à l'infini de l'amour de Dieu : et tout cela est produit par l'Incarnation du Fils qui est le geste suprême d'Amour de Dieu pour sa créature.

L'homme de fait a été écarté de cette unité première, de cette "liberté des enfants de Dieu", par la faute originelle. Toute la vie de l'homme est lutte contre les entraves du mal, contre l'esclavage du péché, lutte pour retrouver cette liberté et cette unité qu'il ne peut trouver qu'en Dieu et par Dieu qui par sa mort et sa résurrection fait de l'homme une création nouvelle, l'homme nouveau et vraiment libre.

Si la visée première de Pélage était de rappeler ses contemporains qui s'abandonnaient à la débauche et à la facilité de vie, pour qu'ils se reprennent, qu'ils fassent des efforts pour lutter contre le péché, et qu'ils mettent toute leur volonté pour que leurs mérites leur valent le salut, et est donc sans doute un rappel moral utile pour une société corrompue, Augustin voit très vite le danger de cette attitude, dans laquelle d'ailleurs Pélage et ses disciples vont s'enfermer : si l'homme peut se sauver tout seul par la seule force de sa volonté, c'est que l'Incarnation est inutile, et le Christ est mort pour rien.

"... si le pouvoir naturel émanant du libre-arbitre suffit à l'homme non seulement pour savoir comment il doit vivre, mais pour bien vivre, c'est donc que le Christ est mort pour rien, ç'en est donc fait du scandale de la Croix." (De Natura et Gratia, XL, 47, BA t. 21, p. 333).

Le bonheur, de fait, ne peut venir que de la grâce et dans la liberté, mais la liberté (et donc le bonheur) ne peut être restaurée en l'homme que par la grâce.

La grâce est-elle accordée à tous ?

Contre Pélage qui affirme : "Dieu accorde toutes les grâces à qui aura été digne de les recevoir, comme il les a accordées à l'apôtre Paul" (Actes du procès), Augustin répond :
"la grâce est accordée à des personnes indignes..."
"La grâce est ainsi dénommée parce qu'elle est accordée gracieusement" (De gestis Pelagii, XIV, 33, BA t. 21, p. 511).

Et Augustin prend l'exemple de Paul lui-même :

"C'est pourquoi, ô bienheureux Paul, illustre prédicateur de la grâce, je parlerai et je parlerai sans crainte - qui pourrait le moins du monde se fâcher contre moi quand je dis des choses que tu as dites pour qu'on les redise et que tu as enseignées pour qu'on en instruise les autres ? Je parlerai, dis-je, et parlerai sans crainte : oui, la couronne qui te revient est due à tes mérites, mais tes mérites sont des dons de Dieu." (De gestis Pelagii, XIV, 35, p. 515).

La vérité de la relation de l'homme avec Dieu ne peut être que le fruit de la liberté : il n'y a pas d'amour dans la contrainte. Le Christ nous délivre de l'esclavage du péché, qui génère souffrance et tristesse, cette "tristesse" contraire à la joie véritable. Et Augustin insiste : délivrer, c'est rendre libre :

"Se présentant aux regards dans la faiblesse de la chair et demeurant caché selon la majesté divine, notre Seigneur Jésus Christ dit à ceux qui avaient cru en lui quand il parlait : Si vous demeurez dans ma parole, vous serez vraiment mes disciples, car celui qui persévérera jusqu'à la fin sera sauvé, et vous connaîtrez la Vérité qui vous est cachée maintenant et qui vous parle et la Vérité vous délivrera. Ce mot : vous délivrera, le Seigneur l'a tiré du mot de liberté : il délivre ne signifie en effet rien d'autre au sens propre que : il rend libre. De même que sauver ne signifie rien d'autre que rendre sauf, que guérir ne signifie rien d'autre que rendre sain, qu'enrichir ne signifie rien d'autre que rendre riche, ainsi délivrer ne signifie rien d'autre que rendre libre. Cette signification est plus claire dans le mot grec, car selon l'usage du latin nous disons la plupart du temps qu'un homme est délivré alors qu'il ne s'agit pas de sa liberté, mais de sa santé, comme on dit de quelqu'un qu'il est délivré de sa maladie ; c'est le langage habituel, ce n'est pas pourtant le terme propre. Mais le Seigneur a choisi ce mot : La Vérité vous délivrera de telle sorte qu'en grec personne ne puisse douter qu'il ait parlé de la liberté." (Tr. 41, 1)

et seul le Christ peut nous délivrer de l'esclavage du péché :

"Le Seigneur est donc le seul qui délivre de cet esclavage ; celui qui ne l'a pas subi en délivre : seul en effet, il est venu sans péché dans cette chair. Les tout-petits enfants que vous voyez portés dans les bras de leurs mères ne marchent pas encore, et déjà ils sont chargés d'entraves, car ils ont tiré d'Adam ce qui sera brisé par le Christ. Cette grâce que le Seigneur promet s'étend même à eux quand ils sont baptisés, parce que, seul, peut délivrer du péché celui qui est venu sans péché et qui s'est fait sacrifice pour le péché." (Tr. 41, 5).

Face à ce qui peut sembler contradictoire (grâce et liberté), il faut tenir deux vérités :

De fait l'affirmation de l'une risque toujours d'être comprise comme la négation de l'autre. Il ne s'agit pas de deux opinions entre lesquelles il serait loisible de faire un choix, mais de deux vérités qu'il faut garder ensemble si l'on veut rester fidèle à l'enseignement du Seigneur comme aux exigences de la vie spirituelle(3).

Et Augustin tente de formuler un tout petit peu du mystère de la grâce et de la liberté :

"Les hommes sont agis par l'Esprit de Dieu afin d'agir comme ils doivent agir et lorsqu'ils ont agi, qu'ils rendent grâce à Celui par qui ils sont agis. Ils sont agis pour qu'ils agissent, non pour qu'eux-mêmes n'agissent en rien." (De correptione et gratia, II, 4)

Ne recherchant pas dans les Tractatus sur l'Evangile de Jean de discussion théologique serrée, Augustin engage surtout ses auditeurs à écouter le Seigneur : les commandements qu'il donne à ses disciples ne peuvent se comprendre que si l'homme est libre et responsable de ses actes et la prière qu'il leur apprend n'a de sens que s'ils ont besoin en même temps de l'aide de la grâce.

Dans le Tr. 53, Augustin fait appel à deux paroles de l'Evangile pour mettre en lumière la mystérieuse coopération dans la foi de la grâce de Dieu et du libre arbitre de l'homme :

La grâce est partout :

"... elle nous a devancés pour que nous soyons guéris, car elle nous suit encore pour qu'une fois guéris nous soyons vivifiés ; elle nous devance pour que nous soyons appelés, elle nous suit pour que nous soyons glorifiés ; elle nous devance pour que nous vivions selon la piété, elle nous suit pour que nous vivions à jamais avec Dieu car sans lui nous ne pouvons rien faire." (De nat. et grat., XXXI, 35, pp. 309-311)

La grâce, éternelle comme tout don de Dieu, est pour l'homme source de joie (joie éternelle, seule vraie joie, celle qui est précisément nécessairement marquée par l'éternité : la joie profonde de l'homme qui a mis en Dieu sa confiance ne peut être jamais déçue : bien différente des satisfactions éphémères que connaissent nos désirs, la joie est durable, infinie, éternelle…).

Suite


(1) On rappellera quelques-unes des œuvres concernant le débat sur la grâce qui seront écrites par Augustin à partir de 413, d'abord contre Pélage (qui voulant rénover l'Eglise du Christ en suscitant parmi les fidèles un mouvement de vie religieuse plus fervente, en arrive à nier la grâce : si c'est en raison de ses mérites que l'homme peut être sauvé, comme il le prétend, vaine est l'Incarnation du Fils de Dieu, inutiles la mort et la résurrection du Christ), ensuite contre Julien d'Eclane :

(toutes parues dans la Bibliothèque augustinienne.
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(2) Rm 7, 14-23 : En effet, nous savons que la Loi est spirituelle ; mais moi je suis un être de chair, vendu au pouvoir du péché. Vraiment ce que je fais je ne le comprends pas: car je ne fais pas ce que je veux, mais je fais ce que je hais. Or si je fais ce que je ne veux pas, je reconnais, d'accord avec la Loi, qu'elle est bonne ; en réalité ce n'est plus moi qui accomplis l'action, mais le péché qui habite en moi. Car je sais que nul bien n'habite en moi, je veux dire dans ma chair; en effet, vouloir le bien est à ma portée, mais non pas l'accomplir : puisque je ne fais pas le bien que je veux et commets le mal que je ne veux pas. Or si je fais ce que je ne veux pas, ce n'est plus moi qui accomplis l'action, mais le péché qui habite en moi. Je trouve donc une loi s'imposant à moi, quand je veux faire le bien: le mal seul se présente à moi. Car je me complais dans la loi de Dieu du point de vue de l'homme intérieur ; mais j'aperçois une autre loi dans mes membres qui lutte contre la loi de ma raison et m'enchaîne à la loi du péché qui est dans mes membres.
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(3) L'impossibilité pour l'homme à tenir le deux n'est-elle pas encore la marque de cette "division", de cette "rupture de l'unité" fondamentale ? Nous ne pouvons concevoir ensemble ces deux points qui nous semblent contradictoires, alors qu'ils ne sont qu'une seule et même vérité, résultat de l'unique et infini Amour de Dieu pour l'homme.
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